Mauvaises pensées

Laurent n’en menait pas large, en entrant au psychotribunal, ce matin-là.

Il risquait gros, avec la masse de pensées-infractions qui avaient été enregistrées par le psychoflic pendant les 3 jours de sa garde à vue. Il y avait de tout là-dedans : depuis des délits assez bénins comme la bordée d’injures dont il avait abreuvé les policiers en pensées pendant son interrogatoire jusqu’à des choses vraiment très graves, comme son rêve érotique de la nuit dernière où il avait malmené et violé une jeune femme.

Tout avait pourtant commencé de manière très banale, lorsque qu’un banal psychodétecteur de rue avait repéré son intention de jeter par terre son mégot de cigarette et de traverser au vert. Vraiment pas des infractions graves. Cela, en principe, ne pouvait lui valoir, au pire, qu’un simple rappel à la loi.

Mais tout s’était compliqué, pendant le psychointerrogatoire, où il s’était violemment emporté, en pensée, contre ce gouvernement écolo-arc-en ciel qui avait décidé de pénaliser toutes les pensées susceptibles de porter atteinte à l’environnement ou aux droits de minorités, contre ces flics qui allaient fouiller jusqu’à ce qui se passait dans sa tête, et contre les juges qui punissaient désormais de lourdes peines toute pensée criminelle. Alors, les flics avaient décidé de le placer en psycho-garde-à-vue.

Et maintenant, en consultant son dossier numérique, il voyait s’aligner pas moins de quinze chefs d’inculpation, avec leurs irréfutables électroidéogrammes à l’appui. Ca pouvait lui coûter très cher, tout ça : plusieurs années d’interdiction de tout recours à des dispositifs numériques sans fil. Plus de virements d’argent virtuel, plus de réservation à distance de billets d’avion ; et, chez lui plus aucun moyen de contrôle sans fil de ses appareils ménagers. Le désastre absolu. La mort sociale. Ses actes les plus quotidiens, comme ouvrir par la pensée la porte de son frigo ou faire ses courses sur internet rendues impossibles… il en avait froid dans le dos…

Et pourtant, l’automate juridique auquel il avait eu accès depuis sa cellule l’avait un peu rassuré : certes, ce qu’on lui reprochait était très grave, mais une jurisprudence libérale disposait que les mauvaises pensées repérées pendant une électroincarcération ne pouvaient être pénalisées en tant que telle. Pour donner lieu à condamnation, elles devaient être réitérées en direct devant le neurotribunal.

Ouf ! Pendant toute l’audience, il avait réussi à contrôler entièrement sa pensée, à stopper net toute idée critique contre la politique du gouvernement, contre la police, contre les juges. Une fois, une seule, il avait bien senti au fond de lui naître un mouvement de révolte en pensant que ses pensées avaient été enregistrées 24h sur 24 h pendant sa psychodétention, ou qu’il puisse être condamné simplement pour ce qui lui passait par la tête. Mais, fort heureusement pour lui, lui avait réussi à les effacer de son esprit avant qu’elles ne soient enregistrées par l’électroflic.

Et pourtant le psychoprocureur avait bien tenté de la faire avouer mentalement en projetant devant lui des images de jeune femmes nues, de voiture diesel, d’alcool ou de cigarettes. Mais il avait réussi à réprimer en lui toute pensée d’agression sexuelle, d’excès de vitesse en état d’ivresse, ou de jet de mégot sur la voie publique.

Pour faire bonne mesure, il s’était efforcé de développer au cours de l’audience, ainsi qu’il y avait été entraîné pendant les stages désormais obligatoires d’éducation psychocivique, toutes sortes d’idées positives : le gouvernement avait raison de réprimer les mauvaises pensées contre l’environnement et les fantasmes machistes, les policiers avaient eu raison de l’arrêter pour cela, les juges auraient raison s’ils le condamnaient.

A plusieurs reprises, il avait ainsi vu clignoter la lumière verte tant désirée de l’électroidéogramme, qui signifiait que sa pensée était entièrement conforme à ce que les juges attendaient de lui. Mais il savait que cela pouvait aussi être un piège, S’il pensait maintenant « je les ai bien eu ». il était cuit. Mais il tint bon et réussit à créer à ce moment dans son esprit deux belles pensées militantes sur la protection des baleines et la lutte contre les violences faites aux femmes. Et maintenant, il venait d’être acquitté et sortait du tribunal.

Il pensa qu’il avait envie de manger une bonne côte de bœuf.

– Monsieur, veuillez me suivre, s’il vous plaît, lui dit un policier en civil.

Merde !! Il avait oublié que le nouveau gouvernement vegan avait totalement prohibé la consommation de viande, même en pensée.

Et le psychodétecteur du tribunal venait de le prendre en flagrant délit.

Mais, bon, s’il se comportait bien pendant le psychointerrogatoire, en pensant du bien des policiers et du mal de la consommation de viande, il s’en tirerait sans doute avec un simple rappel à la loi.

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