Destins brisés

Catherine et Pierre s’aimaient  vraiment très fort depuis quelques semaines.Ils s’étaient rencontrés à un festival de Salsa à Beaucaire. Lui venait de Paris faire un reportage pour son magazine de danse. Elle était en train de rompre avec son copain, un grognon casanier qui, depuis quelques temps préférait les matchs de foot télévisés aux soirées de musique cubaine.

Pendant la journée, le festival se déroulait en plein air, embaumé par les odeurs du marché aux fleurs tout proche. Le soir, de grands concerts dansants avaient lieu dans une ancienne caserne de cavalerie, que la mairie était en train de transformer en lieu d’animation culturel. Le manège, très spacieux et haut de plafond, était encore en activité, et l’on pouvait y voir très distinctement, sur le sable, l’empreinte des  sabots. C’est là  qu’avaient été installés scène, piste de danse en parquet flottant, coulisses, régie et buvette. Et au son de l’orchestre de Pedrito Calvo, qui jouait ce soir là, ils avaient dansé la Salsa la plus joyeuse et la plus érotique de leur vie.

La nuit même de ce coup de foudre, ils s’étaient arrêtés sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute pour s’aimer. Trois jours après, elle rompait avec son vieux ronchon Et, depuis lors, chaque fois qu’il descendait vers le sud pour la retrouver, ils répétaient le même rituel nocturne à la sortie des bals, s’arrêtant  au bord des routes pour s’étreindre. Et c’est justement ce qu’ils étaient en train de faire, cette nuit-là, sur les hauteurs de la A55 dominant Figuerolles.

Jean au contraire, était plutôt triste ce soir-là. Cela faisant quelques semaines que sa jolie tanguera italienne, beaucoup plus jeune que lui, l’avait plaqué pour un beau danseur lyonnais. Il avait bien essayé de lui parler, de la convaincre de revenir, mais, sans doute lassée de ses airs de chien battu, elle n’acceptait plus maintenant de lui parler que du bout des lèvres. Deux jours, avant, à la Milonga du théâtre Bompard, à Marseille, il avait tout de même réussi à l’approcher un peu et à échanger quelques mots avec elle. Mais les fils fragiles de ce dialogue avaient été brutalement rompus par un autre danseur, un goujat qui était venu inviter Maria sans égard pour leur conversation. Et depuis, il traînait son angoisse et sa tristesse d’un bal à l’autre, espérant et redoutant à la fois de revoir son ancienne amie. Comme ce soir, à la milonga de Gignac, vers laquelle il se dirigeait péniblement au volant de sa vieille R5 cabossée, avec ses feux arrière cassés.

Quant à Paul, il était inquiet et fatigué. Sa maman était tombée quelques mois plus tôt, se cassant le col du fémur. Depuis, elle s’affaiblissait sans cesse. Fils unique, il s’occupait d’elle avec beaucoup de dévouement et avait jusqu’ici réussi à la maintenir à chez elle, près d’Arles, lui évitant ainsi une hospitalisation tant redoutée. Mais ces allers-retours presque quotidiens entre Marseille et  Arles étaient vraiment épuisants. Au point que cette nuit-là, il avait raté la bifurcation de l’A7 et avait donc été contraint de prendre le chemin de Martigues. Mais cela le mettait en retard, et il accéléra pour arriver un peu plus vite.

Ce soir, la chaussée de la A55 avait été rendue glissante par la pluie. Il y avait de plus, un léger brouillard qui gênait la visibilité. Aussi, à la hauteur de Figuerolles, Paul n’aperçut-il qu’au dernier moment la voiture de Jean qui roulait trop lentement, feux arrière éteints, et la percuta violemment malgré un freinage désespéré.

Le choc projeta vers l’avant la voiture de celui-ci, qui fit plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser sur la route. A l’intérieur, Jean gisait inconscient, victime de plusieurs fractures.

Paul perdit le contrôle de son véhicule et fit une embardée sur la droite. Il percuta violemment une voiture immobilisée sur la bande d’arrêt d’urgence – celle de Pierre et Catherine -, qui fut à moitié aplatie sous le choc.  Quant à son propre véhicule, il s’envola littéralement au-dessus de la barrière de sécurité de l’autoroute, pour retomber lourdement sur le bas-côté extérieur.

Lorsque les pompiers arrivèrent, ils trouvèrent le tronc de Paul, détaché de ses jambes et allongé sur le pare-brise. Quant à sa tête, elle avait été projetée à plusieurs dizaines de mètres de la voiture.

Ils trouvèrent aussi  Pierre et Catherine, à demi-nus, dans leur voiture.

Catherine décéda pendant son transfert à l’hôpital.

Jean fut longtemps hospitalisé, et dut subir une douloureuse rééducation. Beaucoup de danseurs de la région virent le voir au début, mais pas sa jolie italienne. Au bout de quelques semaines, d’ailleurs, les visites de ses amis s’espacèrent.

La maman de Paul mourut seule, quelques mois plus tard, dans l’hospice pour vieillards grabataires, où, faute de famille proche, elle fut placée par les services sociaux. Dans sa main crispée par la mort, l’infirmière trouva une photo de son fils.

Pierre survécut aux multiples blessures de l’accident. Mais il ne retourna plus jamais danser la Salsa. Cela lui faisait trop de peine.

Alors, chers amis danseurs (ou non-danseurs d’ailleurs), pensez toujours à rouler dans des véhicules en bon état, à une vitesse raisonnable et en évitant les imprudences inutiles !!! Vous pourrez ainsi éviter de vous faire du mal, de briser la vie d’inconnus, et de faire de la peine à ceux qui vous aiment !!!

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