Tango (Carlos Saura)

Fiction de Carlos Saura, Argentine, Espagne, 1998, 110 minutes

ImageUn metteur en scène d’âge mur prépare un grand spectacle de tango évoquant l’histoire de l’Argentine. Abandonné par sa compagne, il tombe amoureux d’une jeune danseuse. Mais l’ancien amant de celle-ci, un chef mafieux qui est aussi le principal producteur du spectacle, ne l’entend pas de cette oreille.

Un demi-siècle après le premier Tango !, tourné par Luis Moglia Barth en 1933, Carlos Saura réalise un film homonyme. Et, malgré une différence apparemment radicale de langage cinématographique, ces deux œuvres présentent, au fond, beaucoup de similitudes.

Tout d’abord, la trame scénaristique est fondamentalement similaire : un faisceau d’histoires d’amour entremêlées, où se croisent artistes et voyous, sert de fil directeur à une série de prestations chantées ou dansées qui font chacune écho à une situation dramatique différente. Mais, alors que ce recours est utilisé de manière à la fois simple et répétitive dans le premier Tango ! (Une situation – une chanson, etc.), il donne lieu dans le film de Saura à de multiples variations : certaines scènes de danse anticipent sans préavis la situation réelle qu’elles illustrent, d’autres apparaissent comme une digression onirique en marge du scénario principal, d’autres font partie intégrante du déroulement de l’intrigue, etc.

Second ressemblance : le tango – qui s’en étonnerait – constitue, dans la diversité de ses expressions, la substance essentielle des deux films. Mais, dans l’œuvre de 1933, celui-ci est surtout présenté sous son aspect musical, à travers un défilé bariolé d’orchestres et surtout de chanteurs vedettes. Dans le Tango de Saura, c’est surtout la danse qui est à l’honneur, à travers un fil directeur unique : la répétition d’un corps de ballet préparant un spectacle. Notons-y tout de même la présence d’une très belle séquence consacrée au quatuor d’Horacio Salgan, dont la seule fonction est d’ailleurs apparemment de nous faire apprécier la beauté de cette musique.

Inutile sans doute de préciser qu’il existe un monde de distance entre les deux esthétiques : d’un côté, les chansons charmantes, mais un peu simplettes, de Tita Merello ou le romantisme émouvant, mais facile de Libertad Lamarque ; de l’autre, les recherches chorégraphiques avant-gardistes de Julio Bocca ou d’Ana Maria Stekelmann, associant danse contemporaine et tango dans des ballets complexes et théâtralisés pour évoquer l’histoire argentine moderne : l’arrivée des immigrants au début du siècle, les horreur de la dictature militaire des années 1980, etc. A noter aussi la complexité d’une trame narrative où Carlos Saura  fait converger trois de ses thématiques récurrentes : les passions intimes (Cria Cuervos, 1975), la réalité politique et sociale (Los Golfos, 1962), et l’amour de la danse et des musiques latines (Noces de Sang, 1981 ; Carmen, 1983).

Séparés par 50 ans d’histoire et de bouleversements, les deux films offrent  également des visions différentes de l’Argentine. Le vieux Tango ! nous propose des images crachouillantes en noir et blanc, naïvement reconstituées en studio, des différents lieux mythiques de son époque : le faubourg pauvre, le café mal famé, le paquebot transatlantique, le cabaret de luxe. Dans le film de Carlos Saura, des prises de vue magnifiques, en couleur bien sur, nous font voyager dans la réalité de la Buenos Aires d’aujourd’hui, avec ses avenues bruyantes, ses écoles et ses milongas. Le cinéaste nous fait également sentir l’activité vibrionnante d’un grand studio de répétition, en jouant de manière très subtile sur les jeux d’ombres, de lumière, de miroirs et de couleurs auxquels la préparation du spectacle sert de prétexte.

Cette mise en scène n‘est d’ailleurs que l’expression du choix esthétique fondamental de Saura : associer de manière indissociable rêve, spectacle et réalité, dans une mise en abime tournoyante où les protagonistes vivent en direct le scénario qu’ils sont en train de lire, rêvent le spectacle qu’ils préparent et confondent eur existence réelle  avec la scène qu’ils sont en train de jouer ou de regarder. Dans le studio de danse, le metteur en scène – interprété par Miguel Angel Sola, qui incarna également le personnage principal de Sur, de Fernand Solanas – se déplace ainsi d’un espace de répétition à l’autre comme dans un rêve éveillé. Une complexité narrative bien éloignée de la convention fictionnelle toute simple du premier Tango ! Et qui a pour corolaire naturel une complexité psychologique des personnages contrastant fortement avec le côté un peu stéréotypé de ceux du film de Luis Moglia Barth;

Deux films à voir et revoir… Pourquoi pas l’un après l’autre, pour mieux apprécier les caractéristiques de chacun ?

Fabrice Hatem

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