Sur

Fiction de Fernando Solanas, Argentine-France, 1988, 127 minutes

ImageFloréal, un détenu politique qui vient d’être libéré après cinq années d’emprisonnement, revient dans son quartier à la nuit tombée. Au lieu de rentrer directement chez lui où son épouse l’attend, il erre dans des rues désertes et lugubres. Il y voit réapparaître les fantômes de son passé et revit les souvenirs des événements douloureux liés à la dictature militaire, qui ont affecté son pays comme son couple. Parviendra-t-il à surmonter cette épreuve pour retrouver l’amour de sa femme ?

L’un des principaux intérêts de ce film-culte tient à la superposition de deux formes de narration : l’une, de type réaliste, conte l’histoire d’un groupe d’ouvriers et de militaires démocrates confrontés à l’horreur meurtrière de la dictature, ainsi que la destruction progressive d’une relation de couple par la prison. L’autre, presque surréaliste, fait pénétrer dans la subjectivité de la mémoire et de la douleur à travers un choix de mise en scène très particulier : dans ce quartier plongé dans une nuit perpétuelle, dont les maisons silencieuses semblent avoir été depuis longtemps désertées, les fantômes du passé surgissent et disparaissent dans des nuages de fumée. Nestor Marconi et Robert Goyenenche interprètent des tangos aussi tristes que l’est l’âme de Floréal, tandis que des milliers de petits morceaux de papier tourbillonnent sur les pavés vides comme les débris d’une mémoire fracassée.

Et pendant toute cette longue nuit, c’est l’âme blessée de l’Argentine, avec ses rêves déçus, ses amertumes, ses disparitions sans retour, ses prisons sordides, ses tortures et ses exécutions, qui défile sous nos yeux comme un long cortège de fantômes grotesques et grimaçants. On espère, sans trop y croire, que la vie, l’amour, l’espoir, finiront par reprendre le dessus…

Ai-je aimé ce film ? Certes, j’ai été très sensible à l’atmosphère décalée, fantasmagorique, amère, qui s’en dégage, ainsi qu’à la présence du tango, dans le rôle d’un déchirant chœur antique. L’analyse de la dégradation progressive du rapport de couple pendant l’incarcération de Floréal est également très convaincante. Le mélange du tragique et du burlesque constitue également un choix original et finalement réussi. Les acteurs sont excellents.

Mais le film est long, parfois un peu lent. Roberto Goyenenche, très émouvant, est aussi sur déclin de sa qualité vocale, et, comme Philippe Léotard, semble en permanence imbibé d’alcool un cran au-delà des strictes nécessités du scénario. Les choix de mise en scène sont parfois si décalés, si audacieux qu’ils peuvent laisser sur le bord du chemin quelques spectateurs lassés. Floréal, ouvrier des abattoirs, et son épouse, femme au foyer, s’expriment et se comportent comme des intellectuels d’un grand raffinement. Bref, il y a dans cet excellent film quelque chose d‘un peu factice, excessif et mal équilibré qui l’empêche, selon moi, d’accéder au rang de chef-d’œuvre à part entière.

Fabrice Hatem

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