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Reflets du cinéma latino-américain

Los olvidados

Fiction de Luis Buñuel, Mexique, Noir et blanc, 1950, 80 minutes

ImageDans un faubourg pauvre de Mexico, encore à demi-rural, un jeune garçon, Pedro, mal aimé de sa mère, subit l’influence néfaste d’un voyou endurci, El Jaibo. Entraîné par celui-ci dans des vols et même dans un meurtre, parviendra-t-il à échapper à son destin de délinquant pour retrouver l’espoir d’une vie normale ?

Au moment où il commence le tournage de los Olvidados, Luis Buñuel est installé depuis quelques années au Mexique. D’origine espagnole, il a successivement vécu en France où ses films surréalistes ont déchaîné le scandale dans les années 1930, puis aux Etats-Unis où ses opinions marxistes affichées lui ont valu l’ostracisme des institutions. Après des années de silence cinématographique, il vient de réaliser en 1949 une comédie légère, Le grand noceur, dont le succès lui attire la confiance des producteurs mexicains et lui permet de tourner Los Olvidados.

C’est un film dur et désespéré sur la violence des enfants des rues abandonnés à eux-mêmes. Le noir et blanc sans gaieté des images, les gros plans sur des visages jeunes mais déjà marqués par le malheur, accentuent encore le climat sombre du scénario. Parents disparus, alcooliques, sans tendresse : pour retrouver une forme de vie sociale et de chaleur humaine, les enfants se regroupent en bandes autour d’un petit caïd plus avancé qu’eux dans la voie de la délinquance. De vols en agressions et en règlements de compte, toutes les dérives sont alors possibles.

La force dramatique du film tient à deux éléments ; d’une part, le contraste entre un climat de réalisme très cru et l’inclusion de scènes d’onirisme poétique, par exemple lorsque les enfants, dans leur sommeil, rêvent d’une existence plus heureuse ; d’autre part, un scénario en forme de tragédie grecque où le héros, malgré tous ses efforts et les quelques mains généreuses qui se tendent vers lui, ne parvient finalement pas à échapper à son destin de malheur. Quant au personnage pathétique et dur de Don Carmelo, l’aveugle musicien doté d’un troublant don de double vue, tour à tour victime et bourreau, il semble incarner par son caractère inquiétant et ses imprécations la fatalité presque métaphysique qui pèse sur les enfants.

La fin tragique du film plonge le spectateur dans une tristesse profonde. Mais j’ai appris avec plaisir l’existence d’un « happy end » alternatif, où Pedro échappe à la délinquance et à la mort pour retrouver le droit chemin. Ce final, très inférieur cinématographiquement à l’apothéose désespérée de Buñuel, et sans doute réalisé à la demande de producteurs inquiets du caractère trop provocateur de son film, a le mérite de proposer au spectateur affligé une alternative consolatrice.

Le film, trop en avance pour son époque, fut mal accueilli par la critique mexicaine. Mais il fut sauvé du naufrage par l’intelligentsia européenne et primé au festival de Cannes de 1951. L’explosion ultérieure de la délinquance juvénile dans les grandes villes d’Amérique latine en montre rétrospectivement le caractère visionnaire.

Fabrice Hatem

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