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Cinéma cubain et de salsa

Lista de espera (liste d’attente)

Fiction de Juan Carlos Tabio, Cuba-Allemagne-Espagne, 2000, 101 minutes

ImageBloqués dans une gare routière cubainz par la défaillance du système de bus inter-cités, un groupe de passagers tente de transformer le purgatoire quotidien en paradis. Leur rêve sera-t-il plus fort que la grise réalité ?

Cette œuvre attachante, tirée de la nouvelle homonyme de Arturo Arango, juxtapose deux plans distincts. C’est d’abord une comédie romantique, drôle et plutôt optimiste qui nous assure que, pour peu que les circonstances s’y prêtent, chacun peut trouver sa chacune (ou son chacun), que la solitude n’est pas une fatalité, que le bonheur est à portée de la main, que les gens sont naturellement bons et généreux. Et nous sommes bien heureux de voir, par leur enthousiasme collectif, la sinistre gare routière se transformer en pimpant paradis !!!

Le groupe de hasard réuni dans le terminal est l’occasion d’une vivante galerie de portaits. L’amour foudroyant et contrarié d’Emilio, ingénieur agronome en route vers une ferme de Santiago, et de Jaqueline, qui se dirige vers la Havane pour se marier à un riche espagnol, fait battre notre cœur de midinette. La filouterie de Rolando, faux aveugle resquilleur et vrai trafiquant de langoustes, nous fait mourir de rire. Quant à Régla, spécialiste des herbes médicinales, elle est toute disposée à fournir les décoctions permettant le rabibochage des couples désunis et le retour du désir chez les maris blasés. Et il y en a beaucoup d’autres…

Mais cette comédie joyeuse est aussi une description sans concession et la réalité cubaine d’aujourd’hui – et accessoirement une critique voilée des échecs du régime. Le film montre un pays où rien ne fonctionne, ni les bus, ni l’électricité, ni les distributeurs d’eau ; où les initiatives individuelles sont découragées par une bureaucratie étouffante et oppressive ; où la logique du système oblige les gens à pratiquer toutes sortes de trafics et à se replier sur une attitude d’égoïsme pour survivre ; où la liberté de penser, de lire, d’aimer qui bon vous semble est réprimée : où les jeunes cherchent à se marier avec des étrangers pour pouvoir, à leurs corps défendant, quitter leur terre aimée pour un avenir meilleur.

Tout cela n’est bien sur, jamais dit tel quel, mais incarné à demi-mots par des personnages du film, leur réactions, leur destin : cette Jaqueline hésitant entre son fiancé espagnol à la puissante 4X4 et son amant cubain idéaliste ; ce bureaucrate borné partant avec sa famille dans la nuit sous une pluie battante au lieu de dormir tranquillement dans le terminal pour éviter d’enfreindre un règlement ; ces deux garçons inséparables dont on comprend finalement qu’ils éprouvent l’un pour l’autre une inavouable attirance ; ce directeur d’un terminal routier perdu qui est en fait un lecteur passionné de Sartre et de Camus…

Et Pourtant, nous montre le film il suffit qu’un peu que liberté, même précaire, s’établisse, pour que chacun retrouve l’enthousiasme, le désir d’agir, de mettre son talent au service des tous : les murs sont repeints, la table est mise, les bons plats se mijotent, les plomberies se réparent, les  nourritures spirituelles et corporelles surgissent comme par enchantement de leurs cachettes…

Peut-être tout cela n’était-il qu’un rêve ? En tout cas, comme les personnages du film, nous sommes heureux de l’avoir vécu. Et c’est en cela que Lista de Espera dépasse sa singularité cubaine pour livrer au monde entier un message d’optimisme réconfortant.

Ce film s’inscrit dans le droit fil d’une tradition de comédie satirique développée dès 1966 par Thomas Guttierez Alea dans Mort d’un bureaucrate, puis reprise, sur un ton plus sérieux par le même réalisateur dans Fraise et Chocolat. Malade, le réalisateur ne put achever en 1995, Guantanamera, dont il confia les rênes à son assistant Juan Carlos Tabio. Avec Lista de Espera, qui sera suivi en 2008 par El cuerno de la abondancia, celui-ci continue dans la même veine que son maître, en remplaçant cependant l’humour grinçant et parfois macabre d’Aléa par une gaieté et un optimisme en demi-teinte.

Fabrice Hatem

 

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