Le dernier tango à Paris

Fiction de Bernardo Bertolucci, Italie, Etats-Unis, France, 1972, 124 minutes

ImageUn américain sur le retour d’âge, désespéré par le suicide de son épouse, rencontre par hasard une jeune femme, fiancée à un réalisateur de cinéma. Ils vont vivre à l’écart du monde, dans un appartement parisien à l’abandon, une histoire d’amour sensuelle et violente. Celle-ci pourra-t-elle se conclure autrement que par l’échec ou la tragédie ?

Inutile de se livrer ici à la millième critique de ce film culte, expression parfois outrancière et datée des thèmes dominants de son époque : remise en cause des institutions et des conventions morales, libération sexuelle, interprétation décalée … Je préfère focaliser ici l’analyse sur la représentation du tango dans cette œuvre.

Celui-ci apparaît d’abord à travers la musique originale de Gato Barbieri, certes excellente, mais qui tient plus selon moi, avec ses solos de saxophone,  de la variété jazzy que de l’esthétique tango telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Mais c’est essentiellement au cours des vingt dernières minutes du film que le tango tient la vedette, au cours d’une longue séquence tournée, je crois à la salle Wagram. Marlon Brando et Maria Schneider sont attablés ensemble, et boivent plus que de raison. Sur la piste, évoluent des danseurs de tango de compétition très guindés devant un jury composé de vieilles dames aux vêtements démodés. Nos deux héros, en état d’ébriété avancée, se mettent alors, au grand scandale de l’assistance, à parodier les danseurs de manière provocante.

J’ai d’abord réagi avec consternation et colère devant cette caricature grotesque d’une culture aimée. Mais, j’ai ensuite compris que cette scène déplaisante portait involontairement témoignage de l’image du tango dans les années 1970 : une danse conventionnelle, veillotte et un peu ridicule, symbolisant toutes les inhibitions d’une société sclérosée. S’attaquer au tango, c’était donc dénoncer ces arriérations, à travers notamment la recherche d’une expression corporelle dégagée des stéréotypes et des codes de la danse de compétition.

Pour un historien du tango en France, Le dernier Tango à Paris représente donc un intéressant « point 0 » : celui où cette danse vieillie, marginalisée par le Rock, le Pop, la Salsa et le Disco, semble proche de la momification et de la mort. D’ailleurs, le titre lui-même n’annonce-t-il pas sa disparition prochaine, comme s’il s’agissait d’une forme d’expression appartenant irrémédiablement au passé ?

Sa résurrection n’en est que plus miraculeuse. Il est d’ailleurs intéressant de suivre, à travers la production cinématographique française des trente années postérieures, comment le tango s’est en quelque sorte réapproprié les valeurs mêmes au nom desquelles Bertolucci de caricaturait de manière si grotesque et inamicale.

Cela commence dès 1977, avec le délicieux l’Acrobate, de Jean-Daniel Pollet. Dans ce film, la pratique du tango -qui est encore à l’époque, assimilé au tango anglais de compétition – permet au héros, timide et inhibé, de découvrir son pouvoir de séduction, d’acquérir une confiance en lui-même dans les relations amoureuses, et finalement de trouver le bonheur. Cette première étape marque donc la re-érotisation du tango.

Quelques années plus tard, en 1985, Fernando Solanas, avec Tango l’exil de Gardel, met en scène la vie d’exilés politiques argentins à Paris, qui expriment leur nostalgie par la préparation d’un spectacle de tango. Celui-ci est donc ici moralement et politiquement réhabilité, au son de la magnifique musique de Piazzolla, comme expression d’une culture populaire et d’une identité nationale.

La même année, en 1985, Hugo Santiago, dans Les trottoirs de Saturne, nous propose une fable fantastique où le tango n’est plus seulement associé à la nostalgie. En la personne du bandonéoniste Rudolfo Medero, il y en effet investi d’un potentiel doublement rénovateur, d’ordre à la fois musical et politique. Puis, en 1988, Fernand Solanas avec le film Franco-Argentin Sur, fait du tango la voix et l’âme d’une Argentine en souffrance qui se relève péniblement après la nuit de la dictature. Avec ces deux films, le tango n’est plus seulement associé au passé, mais aux luttes du présent et à la naissance possible d’un avenir meilleur.

Enfin, en 1997, la boucle est bouclée : dans La Leçon de tango, Sally Potter investit en effet le 2X4 de toutes les caractéristiques positives qui lui étaient niées dans Le dernier tango à Paris : libération des corps et des esprits, passion et érotisme, rupture avec les conventions établies… Et la danse aérienne de Pablo Veron sur les quais de Seine apparaît comme le symbole de sa résurrection complète, dans la ville même où, 25 ans auparavant, Bertolucci avait annoncé sa mort en sous-sol.

Fabrice Hatem

 

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