La muerte de un burócrata (Mort d’un bureaucrate)

Fiction de Tomás Gutiérrez Alea, Cuba, 1966, 84 minutes

ImagePaco, un ouvrier modèle, meurt englouti par la machine qu’il a inventé pour fabriquer à la chaîne des bustes du célèbre poète José Marti. Insigne honneur, ses camarades décident de l’enterrer avec sa carte de syndicaliste. Mais celle-ci s’avère nécessaire pour permettre à sa veuve de toucher sa pension. Son neveu va alors tenter de la récupérer.

C’est le début d’une comédie désopilante qui tourne en dérision la bureaucratie cubaine. Fonctionnaires bornés appliquant le règlement à la lettre, files d’attentes interminables devant des employés omnipotents, requérant ballotés de bureaux en bureaux par l’arbitraire des préposés, dossiers toujours incomplets du fait de l’absence d’une ultime signature ou d’un tampon introuvable… Notre héros, homme au départ calme et respectueux des lois, est ainsi conduit par l’absurdité de sa situation à l’exaspération, à l’illégalité, à la folie et finalement au meurtre.

On rit pendant une heure et demie devant l’accumulation des situations kafkaïennes et des caricatures de petits apparatchiks. Comme ce directeur zélé d’un office de propagande, qui circule d’une table de dessin à l’autre, demandant ici de renforcer le volume des biceps de « l’ouvrier révolutionnaire préparant un monde meilleur », là d’allonger la longueur des tentacules de la « pieuvre de la domination impérialiste »… mais qui, au fond, est surtout intéressé par le tour de poitrine de sa jeune secrétaire.

Ce film en noir et blanc est aussi une amusante série de clins d’œil kaléidoscopiques à l’histoire du 7ème art : le fantastique danois à la Carl Theodore Dreyer voisine avec les batailles de tarte à la crème façon Laurel et Hardy, l’onirisme surréaliste de Buñuel avec la comédie italienne, l’expressionisme de Murnau avec de burlesque de Buster Keaton… Et j’en ai sans doute laissé passer quelques autres !

Le scénario fait preuve d’une étonnante liberté de ton par rapport au régime cubain. Propagande anti-impérialiste tournée en dérision, apparatchiks épinglés, bureaucrates ridiculisés… On se prend à rêver, en le regardant, d’un pouvoir castriste respectant la liberté d’expression artistique … Il est vrai que le réalisateur évite prudemment de s’attaquer aux fondements même du régime et à ses dirigeants, limitant ses piques à la petite bureaucratie quotidienne.

Tomàs Guttiérez Alea a été l’une des figures les plus importantes et les plus originales du cinéma cubain de la seconde moitié du XXème siècle. Engagé aux côtés des révolutionnaires castristes, il fut un des principaux fondateurs, en 1959, de l’Institut du Cinéma cubain, l’ICAIC. Il fut ensuite l’auteur de nombreux long-métrages salués par la critique internationale, dont le fameux Mémoires du sous-développement en 1968, Ses deux derniers films, Fraise et Chocolat (1995) et Guantanamera (1996) renouent avec la fibre critique de Mort d’un bureaucrate, abordant des thèmes sensibles comme la répression de l’homosexualité, l’émigration ou (à nouveau) l’absurdité de la bureaucratie et le ridicule des discours révolutionnaires convenus.

Réédité en 2006 par un producteur allemand, Icestorm, La mort d’un bureaucrate est désormais facile à trouver dans les bacs européens. Une excuse de moins pour ne pas voir cet excellent film.

Fabrice Hatem

Renseignements : www.Meisterwerke-dekubanischen-Film.de

 

 

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