Guantanamera

Fiction de Thomas Guttierez Alea et Juan Carlos Tabio, Cuba, 1995, 105 minutes

ImageAdolfo, un bureaucrate tombé en disgrâce, espère revenir en faveur grâce à la mise au point d’une nouvelle organisation des transports funéraires publics, séduisante sur le papier mais pratiquement inapplicable. Il teste le système en transportant de Guantanamo à La Havane le cercueil de la tante subitement décédée de sa femme Gina. Sur le chemin, celle-ci rencontre Mariano, un de ses anciens étudiants devenu camionneur, beau et séduisant, qui lui voue toujours un amour auquel elle est loin d’être insensible.

Avec ce film, Aléa renoue, jusque dans les relents macabres de l’intrigue, avec l’humour noir et satirique d’un de ses films de jeunesse, Mort d’un bureaucrate. Ironie du sort, cet apparatchik rebelle du cinéma officiel cubain, atteint d’une maladie mortelle, ne pourra achever son film dont la réalisation sera finalement bouclée par son assistant de longue date, Juan Carlos Tabio.

Guantanamera joue sur un double registre : une comédie romantique pleine de drôlerie et une satire au vitriol de la bureaucratie cubaine. Dans le premier registre, pourra citer les comiques aventures amoureuses de Mariano, jeune camionneur trop séduisant, persécuté à chaque étape par de jolies femmes folles de désir et de jalousie (je recommande particulièrement la garde-barrière désorganisant totalement les trafics routier et ferroviaire au gré de ses amours simultanées avec un camionneur et un conducteur de train).

Les rencontres successives et fortuites de Mariano et Gina sur le chemin de la Havane, avec ses regards échangés, ses confidences, ses baisers volés, ses situations de Vaudeville, et son coup de folie final, font aussi de Guantanamera un joli road-movie sentimental, qui remuera le cœur du spectateur le plus blasé.

Second volet du film : la satire du système économique cubain. Cela passe d’abord par une description très crue de la réalité du pays : les longues files d’attente peuplées de gens excédés, les cafétérias publiques où il n’y a rien à manger, les petits trafics en tous genres pour assurer la survie quotidienne, les pannes de bus obligeant à voyager dans des camions, font ressortir par contraste le ridicule d’une propagande officielle vantant d’illusoires succès du socialisme…

Mais il y a surtout le personnage d’Aldolfo, le mari de Gina, caricature du bureaucrate arriviste, aigri, rouage soumis d’un système dont il se rêve le maître. A l’image de celui-ci, il invente un mode d’organisation kafaïen des transports funéraires dont l’échec prévisible ne pourra être masqué que par le mensonge.

A l’instar de la pluie diluvienne déclenchée au commencement des temps par le Dieu afro-cubain Olofin pour permettre à la mort de régénérer le monde, le réalisateur semble souhaiter qu’une immense tempête vienne balayer tous ces bureaucrates menteurs aux assommants discours. Il est étrange – et finalement assez rassurant – que la censure cubaine ait laissé passer une charge aussi directe contre le système !!!

Servi par un montage vif et des prises de vue originales qui mettent en valeur la beauté du pays, le film captive le spectateur de la première à la dernière image. Et si l’on consulte parfois sa montre, c’est pour regretter un passage du temps trop rapide, tant on aimerait rester plus longtemps en compagnie des protagonistes…

Fabrice Hatem

 

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