Cafe de los maestros

Documentaire de Miguel Kohan, Argentine, 2007, 92 minutes

ImageA Buenos-Aires en 2006, une vingtaine de vieux musiciens de tango, parmi les plus prestigieux interprètes des grands orchestres de la période d’or, se réunissent pour préparer un concert au théâtre Colón. Ce fil directeur nous permet de rencontrer, l’un après l’autre, ces artistes, d’écouter leur souvenirs et de jouir de leur talent. Le film se termine sur une longue séquence consacré au concert lui-même, qui a eu lieu le 24 Août 2006.

Ce documentaire, d’une grande qualité musicale et assez intéressant sur le plan historiographique, souffre cependant de son statut scénaristique un peu bâtard qui l’empêche d’atteindre aux mêmes sommets qu’un Buena Vista Social Club auquel le  spectateur le compare spontanément.

il n’est pas très surprenant que le film, réunissant des artistes aussi prestigieux qu’Anibal Arias, Emilio Balcarce, Ubaldo de Lio, Leopoldo Federico, José Libertella, Mariano Mores, ou Horacio Salgán – pour ne citer que quelques noms – nous éblouisse par sa qualité musicale. Le talent des artistes est servi par une excellente prise de son, par des images mettant en valeur la beauté plastique du jeu – Ah !! Ces lignes de bandonéons agités comme par une tempête ! – et par un montage soigné superposant images de répétition et de concerts.  Certes, les voix de certains chanteurs ont un peu vieilli, mais le talent des instrumentistes a en général plus que survécu au temps, avec par exemple un Leopoldo Federico et un José Libertella au sommet de leur art. Les dernières scènes du film – celles du concert au théâtre Colon, réunissant tous les protagonistes renforcés de quelques interprètes de la jeune génération, offrent un grand moment d’énergie musicale.

Les artistes apportent aussi leurs témoignages, et ce ne sont d’ailleurs pas toujours les plus connus qui nous offrent les moments les plus intéressants ou émouvants. Ernesto Baffa, ancien bandonéoniste de l’orchestre de Troilo, fait revivre avec chaleur la figure aimée de Pichuco. Le pianiste Emilio de la Peña évoque, excellentes illustrations musicales à l’appui, sa passion pour Bill Evans qui l’a conduit à introduire un feeling jazzy dans ses interprétations. Le bandonéoniste Oscar Ferrari garde un souvenir fort et précis de l’orchestre de d’Arienzo, avec son tempo rapide et son interprétation « sur le temps ». Emilio Balcarce nous explique comment le généreux Pugliese partageait équitablement avec ses musiciens les gains de l’orchestre au sein de leur coopérative. Osvaldo Requena nous parle de son travail de recherche visant à reconstituer, à partir des enregistrements d’époque, les arrangements des grands orchestres dont les partitions ont disparu. La chanteuse uruguayenne Lagrimas Rios parle de manière très vivante du Candombé et de ses relations avec le tango. Dans un registre plus personnel, le chanteur Juan Carlos Godoy nous fait partager sa passion pour les courses et pour le football.

Ces entretiens sont illustrés d’intéressantes images d’archive,où l’on retrouve souvent les « maestros » en train de se produire au temps de leur jeunesse. Des scènes du Buenos Aires d’aujourd’hui – rues, parcs, cafés, milongas où l’on voit danser des tangueros de tous âges – donnent au film des moments de respiration bienvenus qui manquent par exemple à l’excellent mais trop intense documentaire de Fernando Trueba sur le Latin Jazz, Calle 54.

Mes réserves concernant Cafe de los Maestros tiennent essentiellement au statut un peu bâtard de cette oeuvre. D’une part, présentant de manière un peu décousue et impressionniste les souvenirs des musiciens, le film n’a pas les qualités de rigueur et de précision que l’on pourrait attendre d’un documentaire sur l’histoire du tango. Un exemple particulièrement agaçant : le nom des artistes n’est jamais mentionné en sous-titre lors de leur première apparition, lacune très frustrante pour un spectateur novice qui ne connaît pas l’identité du musicien en train de témoigner.

D’autre part, construite comme une succession linéaire de témoignages entrecoupés de séances de répétition, l’œuvre n’a pas non plus la saveur d’un film de fiction : rebondissements, suspense, situations dramatiques, etc. Dès les premières scènes, les artistes sont déjà réunis pour répéter, sans que l’on sache d’ailleurs très bien dans quel but. Puis chacun d’eux fait l’objet d’une séquence individuelle, et cela continue ainsi pendant plus d’une heure. Ce choix de mise en scène un peu plat peut être défavorablement comparé à l’intéressante dynamique narrative du film Si Sos brujo de Carolina Neal sur la formation d’un orchestre-école de tango, qui nous fait assister au développement progressif du projet en dépit des obstacles surmontés l’un après l’autre. Sans même parler de Buena Vista Social Club, de Wim Wenders, magnifiquement rythmé par la recherche de vieux artistes cubains oubliés, dans le but de reformer un orchestre et d’organiser une tournée triomphale à l’étranger.

Il reste que Café de los Maestros, qui propose un excellent florilège musical encore enrichi par les intéressants témoignages des artistes, mérite largement d’être vu et même revu plusieurs fois pour en explorer toute la richesse.

 

Fabrice Hatem

Renseignements : www.avh.com.ar

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