Vente illégale de chaussures pour femmes

Trois ans de prison !!! Mais qui va s’occuper de mon bébé ?

C’était il y a quatre ans, vers la fin du mois d’octobre. Je me promenais dans la rue Entereda avec une amie, Elvira. Elle a eu plus de chance que moi. Elle est mariée maintenant, et elle vit à Paris. Et moi, je suis dans cette sale prison de Morniaco pour des années…

En face de nous, un groupe de touristes italiens est arrivé, caméras en bandoulière. Il y avait un grand brun avec des yeux bleus qui m’a tout de suite plu. Il ressemblait à un acteur que j’avais vu dans un film italien, à la télévision. Nous leur avons fait signe, ils nous ont souri. Ils nous ont invitées dans un bon restaurant de l’avenue Gontion, Los Callejones. Cela faisait des années que je rêvais d’aller là pour manger un bon plat de côtes de porc, mais c’était vraiment trop cher pour nous : presque 5 dollars par personne, le tiers de mon salaire mensuel d’institutrice !!! Mais Tony – c’est comme ça qu’il s’appelait, mon italien -, il en avait plein, de l’argent, avec ses poches bourrées de billets de 10 dollars… Du moins, c’est ce que je croyais, à l’époque.

Ensuite, on est allée danser dans la Calle Leopoldo. C’était le Carnaval, les policiers nous contrôlaient moins que d’habitude, les flilles et les garçons d’ici pouvaient sortir sans trop de problèmes avec un étranger, à condition de rester discrètes. Il ne dansait pas très bien, Tony, il avait un peu l’air d’un robot. Mais j’étais vraiment très fière d’être avec un riche étranger. Demain, tout mon quartier allait le savoir, à Districto Larqueti. Mes copines et mes cousines allaient être vertes de jalousie !!! Et, puis des bières à gogo pendant toute la soirée… il n’y avait qu’à leur demander, à nos étrangers, avec leurs billets plein les poches…

On est allés se coucher, chacun de notre côté, vers 2-3 heures du matin, en échangeant les numéros de téléphone. Ils nous ont même raccompagnées en voiture. Le lendemain, ils nous ont invités à aller à la plage, à Chinomey. Quelle journée !! Un taxi pour nous tous seuls, un déjeuner dans une restaurant de langoustes, des Daiquiris et des bières Diamante à profusion, et puis la sieste sur le sable, à l’ombre des palmiers, toute la journée… Ils ont pris plein de photos : ils avaient de tous petits appareils qui valaient une fortune. Ils nous ont appris à nous en servir, on s’est bien amusées.

Le soir, ils nous ont emmenées au Salon Musica, derrière la place Parquetes. C’était l’orchestre Salsa de Buena Ley qui jouait. On ne se parlait pas beaucoup, avec nos italiens, car ils ne savaient pas l’espagnol. Mais enfin, on s’amusait bien, et puis entre garçons et filles, on comprenait l’essentiel… Bref, le copain de Tony, Paulo, a embrassé Elvira. Tony a été un peu plus dur à la détente, mais je l’ai un peu aidé en me serrant fort contre lui. Trois heures plus tard, à la sortie du Salon, les couples étaient formés. Mais on est partis séparément, pour ne pas avoir d’histoire avec les policiers.

Comme les deux italiens devaient partir pour les plages du sud, deux jours plus tard, ils voulaient qu’on passe la nuit ensemble. C’était maintenant ou jamais !!! Peut-être qu’on avait enfin trouvé les étrangers pour nous marier et aller vivre en Europe… Une occasion pareille, ça ne se loupe pas, d’autant qu’ils étaient vraiment gentils et généreux… Ils avaient dépensé au moins 50 dollars chacun pour nous en une seule journée, une somme incroyable… Là-bas, ça serait de la viande tous les jours, une télé en couleur, du parfum, du savon, des serviettes de bain bien moelleuses….

Elvira a toujours été plus débrouillarde que moi. Comme elle avait déjà eu des novios étrangers, elle connaissait une adresse, derrière la place de Capri, où l’on pouvait aller passer la nuit avec des étrangers. C’est très risqué pour tout le monde – enfin pour nous, les gens d’ici. Ça pour vous valoir des années de prison et la confiscation de l’appartement. Mais enfin, pour les proprios, cela valait la peine : 10 dollars la nuit, une somme …

Il y avait deux chambres libres, l’une à côté de l’autre. Chaque couple s’est installé. C’était un peu bruyant, les murs n’étaient pas très épais, mais enfin, on a fait connaissance. Et puis le matin, ils nous ont donné plein d’argent, des dizaines de dollars….

Le lendemain, nous les avons emmenés visiter l’église de la Felicidad et le monument de l’esclavage, à El Oro. Elvira avait aussi pris avec nous une tante et un oncle, pour ne pas avoir d’histoires avec les policiers. Et le soir, rebelote : danse et amour.

Le jour suivant, ils sont partis. Nous les avons accompagnés en taxi à l’aéroport. Ils ont offert à chacune plusieurs savons, des tee-shirts pour nos frères, leurs deux serviettes et une bouteille de parfum presque pleine. Nous étions si contentes !! Nous allions sentir bon pendant plusieurs semaines !!!

Nous avons échangé les adresses. Ils nous ont promis de nous appeler et de revenir bientôt. En rentrant chez nous, dans le bus, nous étions vraiment très excitées. Pour sûr qu’ils allaient revenir pour nous épouser et nous sortir d’ici !!!

D’abord, ils ont appelé souvent, surtout le novio d’Elvira, Paulo, qui avait l’air vraiment accroché. Tony m’appelait un peu moins, mais tout de même 2 ou 3 fois par semaine, au début. Et puis, les appels se sont un peu espacés. Le temps passait, ils remettaient toujours leur voyage. Une fois, l’un des deux était malade, l’autre fois l’autre trouvait un nouveau travail… et ils ne revenaient toujours pas….

Vers la fin du printemps, les appels sont redevenus plus fréquents. Ils avaient décidé de revenir trois semaines en juillet, pour leurs vacances. Ils sont arrivés à Vaniatelo les bras couverts de cadeaux : du parfum, du savon, des serviettes de bain… Puis nous sommes allés ensemble à la police faire une déclaration de relation légale, et nous avons passé trois semaines de bonheur sans avoir besoin de nous cacher. La plage, la danse tous les soirs, deux jours à Deramoca…. Ils avaient l’air vraiment amoureux. Ils disaient qu’ils voulaient se marier avec nous. Nous, ça nous plaisait bien, cette idée. Ils étaient plus âgés que nous, mais ils avaient de bonnes situations : Paulo était comptable et Tony était Barman dans un hôtel de luxe. Ils habitaient dans la banlieue de Milan. Bref, au bout de trois semaines, ce n’était plus la peine de mettre des préservatifs.

Ils sont encore revenus une fois, à Noël. Cette fois, Paulo s’est officiellement fiancé avec Elvira, puis s’est marié avec elle l’été suivant. Pour la faire sortir du pays, cela a été un vrai casse-tête. Mais enfin maintenant, elle a fait sa vie là-bas, en Italie puis en France où Paulo a trouvé du travail. Elle habite un endroit près de Paris, qui s’appelle Bobini, je crois. Que suerte !! Elle a une petite fille. Elle doit être heureuse, là-bas. Enfin, j’espère : cela fait longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles d’elle.

Moi, j’ai eu moins de chance : je suis tombé enceinte, mais mon italien ne s’est pas marié avec moi. Quand j’ai accouché, il n’a pas pu venir, mais il m’a quand même envoyé 100 dollars pour m’aider. Comme il n’avait pas beaucoup d’argent car il était au chômage, il ne m’a pas donné beaucoup plus ensuite. Par contre, il m’envoyait de temps en temps, par des amis de passage, des chaussures de marque pour femmes. Pour gagner un peu d’argent, j’allais les vendre dans les boites de nuit, aux filles pour touristes. C’est les seules ici qui peuvent se les acheter.

Un soir, il y a une semaine de cela, un policier m’a repérée et arrêtée. Je suis sûre que c’est une fille qui m’a dénoncée. Maybel, elle s’appelle. Tout le monde, à la Morniaco, dit que c’est une donneuse. Quand je sortirai, je lui ferai la peau.

Les policiers voulaient je que leur donne un peu d’argent pour me laisser partir, mais moi j’ai refusé : il n’y pas de mal à vendre des chaussures pour nourrir son bébé, non ? Alors, ils n’ont amenée devant le juge, qui m’a condamnée hier à trois ans de prison, pour commerce illégal dans un lieu public.

Mais je suis jeune et mignonne. Quand je sortirai, je ferai fille pour touriste. Je paierai les flics pour qu’ils me protègent, ou bien je leur donnerai des tuyaux, moi aussi. Comme ça, je pourrai nourrir ma fille.

Fabrice Hatem

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