Histoire de la petite chaussure de répétition amoureuse du beau bottillon de scène

Auteur : Fabrice Hatem et Miwa Lieberherr

chrepetiton C’était une courageuse petite paire de chaussures de répétition noire, toute simple et sans aucun ornement, mais faite en bon cuir de Patagonie et cousue à la main par les meilleurs bottiers de Buenos Aires. Elle avait été fabriquée sur mesure pour l’une des plus grandes danseuses de tango de l’époque, Milena. Celle-ci l’utilisait presque tous les jours pour répéter les chorégraphies du spectacle «Tango Argentino », auquel elle participait alors à Paris, au théâtre Mogador, avec son partenaire Miguel.

Milena aimait beaucoup cette petite chaussure noire. Avec elle aux pieds, elle se sentait légère, confortable, aérienne, les pieds parfaitement tenus. Et la petite chaussure – qui s’appelait Mila dans le monde des chaussures – le lui rendait bien. Elle était très fière d’être la chaussure de répétition préférée de l’une des meilleures danseuses de la troupe, aux tendus de jambe et aux pointés particulièrement gracieux. Elle aimait tout particulièrement faire les jolis adornos, élégants et parfaitement placés sur la musique, que sa maîtresse et elle avaient mis au point sur le tango « Chique ». Elle s’amusait beaucoup, aussi, de tous ces pas drôles et un peu compliqués qu’elles avaient inventés sur la milonga « LLoron ». chplebs

Et puis, Mila aimait beaucoup le reste de la troupe, composée des meilleures chaussures de tango fabriquées au cours des années récentes en Argentine : l’élégant et fin Juanito, qui travaillait avec Juan-Carlos Copes ; le puissant Eduardito, chaussure préférée d’Eduardo Arquimbau ; le jeune Pablito, que l’on voyait souvent aux pieds de Pablo Veron, et qui dansait aussi très bien les danses folkloriques. Mais le grand ami de Mila était Majo, qui répétait avec Majoral, une chaussure gouailleuse et bonne vivante, d’un âge déjà relativement avancé, et qui lui servait aussi un peu de confident de coeur.

Mila aurait été parfaitement heureuse, si elle n’avait été torturée par une sombre et secrète douleur. Il existe en effet dans le monde des chaussures de tango une hiérarchie assez stricte entre les chaussures de répétition et les chaussures de scène. Les premières, quoique solides et de grande qualité, manquent, faute d’ornements, de couleurs et de décorations originales, de la grâce et de la beauté des secondes. Elles n’ont droit qu’au labeur harassant et salles de danse, alors que leurs collègues plus chanceuses recueillent, tous les soirs, les applaudissements du public sur des scènes de théâtre magnifiquement éclairées et décorées.

chboite C’est ainsi que Mila, qui passait des journées entières à travailler, dans une féconde intimité artistique, avec Milena, voyait celle-ci l’abandonner brusquement tous les soirs vers 19 heures. Elle était alors rangée dans sa boîte en carton et remisée dans l’obscurité d’un placard, alors que Milena sortait Silvia de sa boîte d’ébène toute tapissée de velours.

Silvia était peut-être la plus jolie chaussure de danse de scène de la troupe. Un talon élancé et fin la projetait a plus de dix centimètres au-dessus du sol ; une cambrure particulièrement réussie attirait irrésistiblement vers elle l’attention de toutes les chaussures de danse pour hommes ; de jolies lanières de cuir colorées – vert, jaune et rouge – s’enlaçaient délicatement sur les doigts de pied ; au milieu de la chaussure, un décolleté spectaculaire mettait en valeur le coup de pied de Milena ; enfin, le talon était constitué de trois sortes de cuir différentes, délicatement cousus en mosaïque.

chscene La simple vue de Silvia emplissait Mila d’un sentiment de honte et de confusion. Doté d’une âme d’artiste, coquette comme toutes les chaussures de danse pour femme, elle comparait avec consternation ses propres formes toutes simples, qui couvraient entièrement le pied de Milena d’un habillage de cuir noir presque uni, avec les scintillements précieux et recherchés de Silvia. C’était surtout la décoration en faux diamants, finement disposée sur les deux côtés de la chaussure, et qui s’étendaient en une fine ligne continue du talon presque jusqu’à la pointe, qui suscitaient chez Mila un sentiment d’envie presque insupportable, quand elle comparait cet ornement somptueux avec les coutures toutes droites dont on l’avait dotée.

Que cette vie était injuste !!! Mila passait ses journées dans un labeur de répétition harassant, parfois même dangereux. Combien de fois avait-elle failli, déjà, se déchirer ou voir sa semelle se décoller à l’occasion d’un mouvement un peu brutal ou manqué !!! Elle était la vraie inspiratrice de Milena, inventant avec elle toutes les chorégraphies nouvelles qu’elle montrait ensuite au public. Et, le soir, elle était jetée au placard pendant que cette paresseuse de Silvia, qui s’était prélassée dans son lit de velours toute la journée, régulièrement bichonnée et cirée, la remplaçait aux pieds de Milena pour monter sur scène avec elle et recueillir, en quelques minutes d’un travail facile, tous les applaudissements du public. C’était d’autant plus injuste qu’elle maîtrisait moins bien toutes les subtilités des pas que Mila et sa maîtresse avaient mis des heures et des jours à mettre au point ensemble.

Si au moins Silvia avait été gentille et reconnaissante. Mais pas du tout !!! Comme la plupart des chaussures de scène, elle était prétentieuse et arrogante. Elle ne perdait jamais une occasion de faire sentir à Mila l’infériorité de son statut. Quand elle s’adressait à elle, d’un ton un peu sec et distant, elle avait toujours en réserve une formule un peu blessante. Comme : « Ce sont des subtilités que vous, les chaussures de répétition, ne pouvez pas comprendre ; c’est nous, les chaussures de scènes, qui sommes les vraies artistes de la troupe » ; ou bien « Pour bien danser en public, il nous faut absolument des sols en parquets de chêne, pas ces horribles parquets flottants juste bons pour vos répétitions » ; ou encore « Mais comment faites-vous pour vivre dans ces horribles boîtes en carton, alignées par terre ? Cela doit être étouffant, à la longue».

Pour qui se prenait-elle, cette prétentieuse de Silvia ? Mila était autant, sinon plus artiste qu’elle, et elle comprenait parfaitement toutes les subtilités de la danse ; quant aux conditions de logement, ce n’était pas la peine de rappeler, avec ce ton hautain, que Silvia était rangée dans les étagères du haut, là où l’air est plus frais, alors que Mila dormait à même le sol, dans un air saturé d’odeurs de cirage et de paraffine.

chhomme Mais ce qui rendait la situation vraiment insupportable, c’était Miguelito. Miguelito était la chaussure de scène préférée de Miguel, celle qu’il avait tous les soirs aux pieds sur la scène du théâtre Mogador où ils se produisaient alors. C’était une magnifique chaussure d’homme noire, faite d’un cuir à la fois souple et épais, qui donnait au pied du danseur une allure virile et féline. Il avait été fabriqué par les plus anciens et plus prestigieux bottiers de Buenos-Aires, ceux-là même qui avaient créé les chaussures magiques qui, à la grande époque, avaient fait danser El Cachafaz et Carlos Gardel.

Mila était follement amoureuse de Miguelito.

Mais Miguelito n’accordait pas un regard à Mila.

Miguelito avait une liaison avec Silvia.

Tous les jours, Silvia et Miguelito réalisaient sur la scène du Mogador les belles chorégraphies si péniblement mises au point par Mila. Tous les jours, cette mijorée de Silvia pouvait caresser le cuir puissant de Miguelito et respirer sa bonne odeur de taureau argentin. Tous les jours, ils pouvaient s’enlacer dans une sensualité à la fois intime et offerte à la vue de milliers de spectateurs. Et tous les jours, ils recueillaient ensemble les ovations du public pendant que Mila pleurait, toute seule, dans l’obscurité de sa petite boîte en carton.

Une fois, une seule fois, Mila avait pu danser avec Miguelito, à l’occasion d’une milonga nocturne organisée par les chaussures de la troupe. Il faut vous dire que lorsque les danseurs partent du théâtre, avec aux pieds ces insignifiantes chaussures de ville, incapables de réciter un poème de tango ou de danser une valse argentine, les chaussures de danse commencent à mener leur vie secrète. Lorsque toutes les lumières du théâtre sont éteintes, lorsque le veilleur de nuit a terminé sa dernière ronde, elles sortent l’une après l’autre de leur boîte, se dirigent vers le foyer du théâtre, mettent discrètement un peu de musique et commencent à danser sur un air de bandonéon, à papoter ensemble, et à s’astiquer et à se cirer mutuellement.

Un peu par hasard, Mila s’était ainsi retrouvée un soir enlacée avec Miguelito. Quelle douceur du cuir, quelle clarté du guidage, quelle sensualité dans les mordidas, quelle inventivité dans les adornos !! Mila en avait été toute bouleversée, et son coeur tendre de jeune chaussure de danse avait depuis ce moment conçu pour Miguelito au sentiment d’amour qui ne fit que croître avec le temps. Mais Miguelito, un brave garçon au demeurant, mais un peu vaniteux comme toutes les chaussures de scène, n’avait que faire de cette petite noiraude un peu simplette. Bien sur, il avait senti, lui aussi, enlacé à Mila, un profond sentiment de bien-être, mais celui-ci avait été immédiatement refoulé dans son ego de célébrité du tango. Ce qu’il lui fallait, c’était des chaussures de femme brillantes, multicolores, aux talons élancés, couvertes de boucles et de faux diamants, et avec lesquelles il pouvait briller sur scène et recueillir les ovations du public. Bref, face à Silvia, Mila n’avait pratiquement aucune chance.

Qu’est-ce qu’elle a pu pleurer, pendant ces tristes mois !!! Heureusement que le vieux Majo, était là pour la consoler. Il était aussi un peu amoureux d’elle, bien sûr, mais rendu raisonnable par l’âge – ayant atteint trois ans, il était déjà proche de la retraite – il se contentait du rôle de confîdent de coeur :

– Majo, je suis si malheureuse… il ne me regarde même pas…
– Vas, je sais ce que c’est.. Moi aussi, quand j’étais jeune, j’étais tombé amoureux d’une chaussure de scène…
– Mais est-ce que tu crois qu’un jour, il pourrait m’aimer ?
– Peut-être, tout est possible… Mais pourquoi ne cherches-tu pas plutôt une solide chaussure de répétition pour homme ? Tiens, Pablito m’a dit qu’il adorait danser avec toi…
– Oui, je sais, mais il a les talons tout usés. Miguelito, lui, est toujours impeccable…
– Tu sais, Mila, le cirage ne fait pas la chaussure. Pablito a bon cœur, et est aussi bon danseur que Miguelito.
– Oui, mais Miguelito a un cuir plus brillant… Dis, est-ce qu’il parle de moi, de temps en temps ?

Et la conversation se poursuivait ainsi, pendant des heures, sans que jamais le brave Majo ne se fatigue d’entendre Mila ressasser sa peine. Quand elle avait vraiment l’air trop triste, il la massait délicatement avec de la paraffine, ce qui la calmait un peu et aidait à sécher ses pleurs de petite chaussure malheureuse.

Un jour, cependant, le Dieu des chaussures – qui, bien qu’un peu peau de vache, possède un coeur fait d’un cuir assez tendre – donna sa chance à Mila. Mais pour vous expliquer comment les choses se passèrent, il faut revenir plus d’un an en arrière, au moment de la conception de Mila et Silvia.

Une étape très important dans la fabrication des chaussures est le tri des peaux. Les meilleurs cuirs sont destinés à la fabrication des chaussures de scène, tandis qu’on se contente, pour les chaussures de répétition, de cuirs certes solides mais de moindre qualité. Or, ce jour-là, dans l’estancia « El Corallon », le trieur de peau, distrait par la retransmission d’un match de football, commit une erreur dans l’étiquetage des ballots de cuir. Il colla l’étiquette « Standard » sur un lot de peaux de valeur exceptionnelle, et l’étiquette « Supremo » sur un ballot contenant des cuirs ordinaires. Le premier lot fut affecté à la fabrication de chaussures de répétiton, et le second, de chaussures de scène.

Silvia, toute ornée et séduisante qu’elle était, n’était donc faite que de cuirs relativement ordinaires. Mila, au contraire, malgré son apparence un peu simplette, avait été fabriquée dans des peaux de qualité exceptionnelle. Et que croyez-vous qu’il arriva ?

Un soir, Milena, quelques minutes avant le spectacle, chaussa Silvia comme d’habitude. Elle voulut répéter une dernière fois un mouvement un peu difficile qu’elle avait mis au point dans l’après-midi avec Mila, et qu’elle souhaitait montrer en public pour la première fois ce soir-là. Mais Silvia, soumise à un effort trop important pour ses possibilités, déchira plusieurs de ses jolis cordons colorés, dont le cuir trop ordinaire ne résista pas à la pression.

Catastrophe !! Il fallait d’urgence trouver une paire de rechange. Milena se précipita dans sa loge et ouvrit fébrilement toutes les boîtes d’ébène qui contenaient ses autres chaussures de scène. Mais aucune ne la satisfaisait vraiment. L’une était trop tape-à-l’œil, l’autre ne lui tenait pas suffisamment le pied, la troisième lui faisant mal au gros orteil.

Perplexe, elle hésitait entre toutes ces solutions également mauvaises, lorsque son regard se porta, au niveau du sol, sur les boîtes en carton où étaient rangées ses chaussures de répétition. Immédiatement, elle pensa à Mila. Cette chaussure lui tenait parfaitement aux pieds, elle avait l’habitude de danser avec elle, et – elle venait de le réaliser à l’instant même – jamais elle ne dansait aussi bien qu’avec Mila.

Elle hésita bien un petit peu à la vue de la peau lisse et noire, sans ornements, de Mila, dont l’aspect décidemment se prêtait mal à une exhibition sur l’une des scènes parisiennes les plus réputées. Mais la sonnerie annonçant l’imminence du spectacle venait de retentir dans les coulisses. Poussée par l’urgence, Milena chaussa Mila et se précipita vers la scène.

chmiguel2 Le spectacle, ce soir-là, fut un triomphe. Jamais Milena et Miguel n’avait aussi bien dansé en public. Mila et Miguelito réalisèrent le tango le plus élégant, le plus aérien, le plus sensuel, qu’on ait jamais vu de mémoire de chaussure de scène. Et le public, enthousiasmé, les bissa tous les quatre et finit par leur faire une standing ovation.

Miguelito, toujours un peu vaniteux, fut particulièrement sensible à ce tonnerre d’applaudissements. Il sentait confusément que c’était grâce à Mila qu’il avait si bien dansé ce soir-là. Et, une fois rentrés dans les coulisses et débarrassé des pieds de son danseur, il dit à Mila :

– Bravo, petite, vraiment bravo. Tu t’es bien débrouillée, pour une chaussure de répétition.
– Ca t’a plu, alors, de danser sur scène avec moi ?
– Et comment que ça m’a plu !!! Jamais je n’avais été autant applaudi, avec Silvia !!!

Celui qui connaît un tant soit peu la psychologie des chaussures de scène peut deviner la suite. Après quelques visites protocolaires à Silvia, désormais invalide et incapable de poursuivre sa carrière de chaussure de scène, Miguelito cessa de venir la voir. Quelques temps après, il déclara son amour à Mila et débuta une liaison avec elle.

De son côté, Milena demanda à son bottier de décorer Mila de quelques ornements susceptibles de la rendre présentable sur scène. C’est ainsi que celle-ci hérita, entre autres, des deux jolies lanières de faux diamants, arrachées à Silvia avant que celle-ci ne termine sa carrière – et sa vie – dans une poubelle de la place d’Estienne d’Orves – Eh, oui, le monde des chaussures de danse est dur et sans pitié, et la chute y succède bien rapidement à la gloire.

Depuis lors, Mila a poursuivi une brillante carrière internationale aux pieds de Milena et aux lacets de Miguelito. Concernant sa vie sentimentale, cependant, les témoignages divergent.

chenfant Selon certains, Miguelito et Mila se sont mariés. Ils ont fondé une très jolie petite famille et sont parents de deux paires de petits chaussons de danse pour enfant, une pour garçon et une pour fille.

D’autres affirment au contraire que Mila ne s’est pas seulement enlacée à Miguelito, mais aussi à Eduardito, à Juanito et à beaucoup d’autres séduisantes chaussures de danse pour hommes… Au point que, désormais très courtisée, elle ne saurait plus très bien sur quel pied danser… Mais ça, c’est une autre histoire….

Vous choisirez vous-mêmes, entre ces deux possibilités, la fin de l’histoire qui vous plaît le plus.

En guise d’épilogue, nous voudrions vous confier un autre secret. Nous, les tangueros, croyons que nous dansons entièrement par nous-mêmes, mais ce n’est pas tout à fait exact. En effet, nos chaussures dansent avec nous et ne nous aident à bien danser que si elles en ont vraiment envie. Si elles sont de bonne humeur, bien disposées envers nous, heureuses en amour, reposées, elles vous aideront à faire un pas plus élégant, à mieux tenir votre axe, à réaliser un contretemps réussi. Dans le cas contraire, vous vous sentirez lourd, collé au sol, sans équilibre, et vous vous tordrez les pieds.

Alors, pour mettre toutes les chances de votre côté, et aussi pour témoigner à ces artistes qui vous accompagnent dans votre vie de danseur le respect qu’elles méritent, soyez aimables et prévenants avec elles. Cirez-les souvent, trouvez-leur une jolie boîte décorée, demandez-leur conseil lorsque vous avez un doute sur un pas ou une figure, parlez-leur délicatement et remerciez-les pour l’aide qu’elles vous apportent. Vous verrez que vous en serez récompensés au centuple, car, au fond, la plupart de ces chaussures ont bon cuir et ne demandent qu’à être aimées et à bien servir leur maître ou leur maîtresse.

Fabrice Hatem et Miwa Lieberherr

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