Le tango chez Socrate

ImageEditeur : La Salida n°48, avril-mai 2006

Auteur : Katerina Stavrides

Le tango chez Socrate

Athènes, un soir de juin 2005.

Aux pieds de l’Acropole, à quelques pas de l’agora où Socrate, par la maïeutique, amenait les Athéniens à la réflexion personnelle, se trouve La Academia del tango argentino, rue Ermou 129. Tout près, une petite église byzantine, charmante, nous surprend par le chant langoureux de la messe du soir. Nous sommes dans un des plus vieux quartiers de la capitale, suspendus dans le temps d’une ville éternelle où les époques historiques coexistent en parfaite harmonie et où le passage des années demeure une illusion. C’est dans ce contexte très particulier qu’on danse le tango à Athènes, danse nostalgique d’un passé lointain mais vécue au présent. Le vieux quartier abrite depuis toujours des artisans de métiers presque disparus ailleurs, des marchands, des restos typiques et, comme dans le San Telmo de Buenos Aires, plusieurs belles, vieilles maisons. Le quartier adjacent est celui de Psyri, où vivaient jadis les manguès, les marginaux de la société athénienne. Selon leurs coutumes, ils enfilaient leur veston sur un seul bras et, comme les premiers tangueros, ils créaient leur musique, dansaient leurs danses, défendaient leur honneur et celle de leurs femmes et communiquaient entre eux dans leur propre lunfardo.

La Academia del tango argentino est née en 2000; elle est une des quelques écoles et lieux de danse du tango à Athènes. Son fondateur et directeur est Luis Alberto A Mestre, un argentin dont l’épouse est grecque, et danseur de tango depuis 17 ans.

Comme dans tous les lieux de danse, la musique nous happe aussitôt qu’on traverse la porte d’entrée. Je me trouve devant la maison de la rue Ermou 129. Il est presque minuit et trop tôt pour une milonga à Athènes. Je monte lentement le grand escalier en colimaçon, attirée par la musique et surprise par une ambiance singulière. Les murs sont décorés de robes, costumes, chapeaux, souliers de tango ainsi que de vieilles photos de danseurs d’une autre époque. L’étage supérieur comprend deux ou trois petits salons intimes et une salle de danse. J’ai le sentiment d’être dans une pièce de théâtre dont la scène représente un bordel de Buenos Aires du début du 20e siècle : des meubles en velours rouge et en bois doré, des bougies sur chaque petite table, de grands chandeliers de lumière mitigée et des vêtements de danse, de faux bijoux, des cache-cols en plumes dans chaque coin. Au cours de la soirée, les danseurs se voient multipliés en nombre infini dans les grands miroirs de la salle de danse, comme s’ils étaient des figurants dans les contes de Jorge Luis Borges, le grand écrivain argentin qui aimait tant la répétition infinie des images, et les labyrinthes. Le choix de musique est à la fois classique et moderne. Vers une heure du matin, une chanteuse d’Uruguay remplit la salle d’une voix chaleureuse et chante de vieux tangos argentins et grecs. Les gens sont sociables, accueillants, et d’une grande finesse. Certains sont Grecs de souche, d’autres sont Grecs de parents argentins et quelques uns sont Argentins ayant épousé des Grecs.

J’éprouve un grand plaisir à danser avec mes différents partenaires de la soirée. Je suis touchée du respect qu’ils portent à la musique et de leur capacité de danser même les pauses.

Vers la fin de la soirée, quelques nouveaux amis m’invitent à sortir sur la terrasse. La porte ferme derrière moi et avec elle s’éteignent les derniers airs de Pugliese. Sur la terrasse, l’ambiance est autre : la magie d’une pleine lune et la douceur d’un début d’été à Athènes cohabitent. Une autre musique, aussi envoûtante que le tango, sort des bars et des petits restos : le rébético, musique viscérale, marginale pendant longtemps et exclue des salons de la haute société, expression populaire devenue à la mode depuis une quarantaine d’années. Pour moi, elle est la réponse grecque au tango argentin.

Le tango et le rébético : deux phénomènes artistiques, littéraires, culturels et sociaux de deux pays si différents et si distants qui se rejoignent de façon mystérieuse dans cette partie profonde de l’âme humaine qui demeurera toujours authentique.

Katerina Stavrides

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