Entretien avec Michael Gneist

Editeur : La Salida n°49, juin-septembre 2006

Auteur : Fabrice Hatem

Michael Gneist : sincérité et naturel

Michael Gneist, violoniste d’origine suisse, a choisi la France et Paris. Il nous livre la vision d’un musicien sur la beauté dans la danse.

Qu’est que la beauté dans la danse ?

Les formes de beauté sont très différentes selon l’espace ou l’on se situe : scène, bal…Il y a la beauté du couple qui travaille, de celui qui s’amuse, de celui qui se laisse bercer par la musique. Mais il faut qu’un discours intéressant se dégage, ce qui suppose aussi un accord avec la musique. Une musique qu’il faut prendre pour base, mais ensuite dépasser, dans un esprit ludique, pour lui donner du sens. Il faut aussi de la communication, de la générosité et du partage, comme une balle que l’on lance et que l’on se renvoie.

Pour arriver à la beauté, le danseur en tant qu’artiste peut passer par une voie élitiste, celle de la démonstration ou du spectacle, très écrite et préparée. Mais il existe aussi une forme de beauté éphémère, qui se situe dans l’improvisation, le jeu, la légèreté, non calculée vis-à-vis du regard extérieur. La performance technique n’est pas tout. On n’est pas à la télé il faut toujours rester humble et chercher la sincérité, sans accepter pour autant le nivellement par le bas.

L’authenticité de la danse est quelque chose de très important pour moi. Je la trouve par exemple chez Diego et Mecha, qui ont réussi à se libérer des stéréotypes. Ils ne sont ni avant-gardiste, ni vieille école. Ils arrivent à puiser dans ces différentes sources tout en retrouvant un naturel, une authenticité, un sens de l’humour, la capacité à se mettre en danger en improvisant sur une musique en live.

Quelle est le rôle de la musique dans cette recherche ?

Dans le bal, il existe une forme de beauté absolue, qui est liée à l’harmonie entre le couple et la musique. Chacun des musiciens, avec son instrument, se met au service de cette beauté. Le danseur peut aussi poser sa couleur sur ce grand tableau, en bal comme en scène. En s’inspirant de la musique et en rajoutant sa touche personnelle.

En tant que musicien, je suis là pour donner une couleur, un courant d’énergie. Le danseur peut prendre une information rythmique de n’importe quel instrument, qu’il s’agisse d’un rythmique saccadée ou de velours. Mais l’important, c’est que l’appui soit bien placé. On peut très bien danser sur les cordes, être dans quelque chose de très souple, très lié, projeté très loin, très mélodique, mais en même temps placer le poids avec justesse.

Qu’est-ce qui empêche d’y parvenir ?

Le fait que le danseur soit trop tendu, trop concentré, trop accaparé par le souci technique : la contrainte de l’espace pour le danseur de bal, le trac pour le danseur de spectacle. Le problème est dans l’esprit des gens. C’est l’ambition de progresser techniquement qui empêche le relâchement. Lorsque les gens ont maîtrisé un certain palier technique, ils peuvent devenir plus expressifs. Puis le désir d’aller plus loin les replonge dans quelque chose de tendu, le lien avec la musique se casse et ils perdent toute leur beauté. Les gens sont toujours en train de penser grammaire, au lieu de s’exprimer naturellement. Or, on peut communiquer avec plein de fautes de grammaire et même avec un vocabulaire limité. Si on reste accroché au message qu’on veut donner, la beauté ne cesse pas. Les danseurs d’ici sont trop à la surface, trop centrés sur la technique pas assez sur l’énergie qu’ils veulent transmettre avec leur partenaire, sur l’expression du couple. On peut être très juste, expressif, avec de petites choses, avec le sens de l’autre. Trop de gens se disent que l’expression viendra quand ils auront un répertoire énorme de pas, ce qui est une grande erreur.

Quel est le rôle du guidage ?

Les femmes subissent deux influences : la musique et le guidage. La beauté du couple apparaît lorsque la femme semble suivre naturellement le discours grammatical de la musique. Plus l’homme mène un guidage d’anticipation, fondé non sur la force, l’arbitraire qui oblige la femme à suivre, mais intégrant subtilement la dynamique de la danse, plus la femme va pouvoir s’appuyer sur sa propre musicalité, renforcer son jeu, se donner le luxe de devenir plus légère, de créer. Parfois un homme peut avoir un guidage si subtil qu’on n’a pas l’impression qu’il guide : on ne voit que la femme qui danse.

Propos recueilli par Fabrice Hatem et Francine Piget

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