Des milongas de Rosario à la musique contemporaine, interview de Gustavo Beytelmann

Editeur : La Salida n°33, avril-mai 2003

Auteur : Fabrice Hatem

Des milongas de Rosario à la musique contemporaine, interview de Gustavo Beytelmann

salida33 beytelman Pianiste et compositeur argentin, installé en France depuis 1976, Gustavo Beytelmann a derrière lui une carrière très diverse et atypique : musicien de bal, de rock, compositeur de musique de cinéma et de variété (voir la Salida numéro 16 de décembre 1999). Il a été l’un des précurseurs de la fusion jazz-tango, avec le trio Beytelmann-Mosalini-Caratini. Au cours des années récentes, il a beaucoup composé, dans un style novateur inspiré à la fois du tango, du jazz et de la musique classique. Nous l’avons interrogé sur ses voies actuelles de recherche.

Quelle est votre contribution au mouvement de rénovation du tango ?

J’appartiens à une génération directement influencée par des musiciens modernisateurs comme Astor Piazzolla, Horacio Salgan, Julian Plaza. Je me suis inscrit dans la continuité de ces artistes qui changeaient l’aspect du tango. Je n’ai jamais cru à l’idée qu’il fallait casser le tango : on ne demande pas ses papiers d’identité à une musique vieille de plus d’un siècle ! ! Le tango est comme ma langue maternelle, l’épine dorsale de ma vie de musicien : je m’en suis rendu compte notamment lors d’une période de crise personnelle très forte, après mon départ précipité d’Argentine en 1976, pour échapper à la dictature militaire. Mais j’ai essayé de le faire avancer, tout en cherchant une synthèse entre mes différents centres d’intérêt musicaux, comme le jazz et la musique contemporaine.

Etes-vous d’abord compositeur, improvisateur ou interprète ?

Je n’ai jamais douté que mon destin était avant tout de composer. Dans ma jeunesse, j’ai écrit beaucoup de musiques de film et de variété. Mais il est vrai que ce n’est que récemment que j’ai mis la composition pour concert au centre de mon activité artistique. Les œuvres destinées à mon trio avec Victor Hugo Villena (Bandonéon) et Roberto Tormo (contrebasse) sont très écrites. Dans le trio avec Mosalini et Caratini, il y avait bien sûr davantage d’improvisation du fait de l’influence « jazz ». Au fil des années je crois être d’ailleurs parvenu à développer un style d’improvisation dont la sonorité se rapproche du tango.

Comment est né votre CD « Un argentin au Louvre » ?

L’idée vient de mon ami producteur, Jean Kluger. Celui-ci m’avait déjà suggéré, il y a quelques années, d’interpréter Duke Ellington en tango. Les pièces de celui-ci sont pour moi des souvenirs aussi lointains que la Cumparsita et El Choclo. En effet, avec mon père violoniste qui faisait l’aller-retour entre jazz et tango, j’avais joué Ellington très jeune. J’en ai fait en quelque sorte un compositeur argentin dans le CD issu de ce travail, « Tango à la Duke ».

Un jour, Jean Kluger m’appelle en me disant : « On pourrait associer le Louvre et le tango ». L’idée était de visiter le Louvre, de manière arbitraire, en fonction de mes goûts. J’ai choisi 12 oeuvres, en fonction de ma sensibilité, et je suis allé voir quels échos avaient ces peintures en moi. J’ai ensuite écrit douze compositions, sur des thèmes aussi divers que des tableaux de Rubens ou d’Ingres, la Venus de Milo, les archers de Darius. J’ai essayé d’exprimer la relation de ces œuvres au tango, qui est parfois très évidente et parfois plus cachée. Par exemple, la liberté guidant le peuple de Delacroix, c’est pour moi du pur tango. Avec le peintre vénitien Guardi, c’est plutôt une atmosphère tango plus diffuse..

Quels sont vos axes de travail actuels ?

Depuis octobre dernier, je suis compositeur en résidence pour un an chez les Dominicains de Haute-Alsace à Gebwiller. J’ai inauguré cette résidence par un concert avec les élèves du département tango du conservatoire de Rotterdam, puis par un trio avec Victor Villena et Roberto Tormo. J’ai donné des master classes de tango à l’Ecole nationale de musique de Colmar, puis de Mulhouse. Actuellement, je prépare trois créations. La première, Nuestro Tiempo, sera donnée le 19 juillet prochain au cloître des Dominicains. Il s’agit d’une composition en trois mouvements. Le premier est orienté sur un parfum très tango. Le deuxième mouvement est plutôt classique, mais joué en soliste par musicien de jazz. Le troisième mouvement est plutôt axé sur le jazz. Il sera interprété par un ensemble de 26 musiciens, associant un orchestre de chambre classique – les élèves des conservatoires de la vallée du Rhin – et l’orchestre régional de jazz d’Alsace.

Pour la fin de ma résidence, j’écrirai deux autres œuvres mélangeant sonorités tango et contemporaine : un quatuor à cordes et une pièce concertante pour clarinette basse et ensemble. Celle-ci sera interprétée par un grand musicien, Henri Bok, accompagné par des élèves du conservatoire supérieur de Rotterdam, dont je dirige le département tango. Ces œuvres seront représentées en Alsace les 10, 11 et 12 octobre prochains.

Aimez-vous jouer pour la danse ?

Aujourd’hui, je suis considéré comme un musicien de tango avant-gardiste, mais en fait j’ai été formé à une autre école. Mon âge me donne le privilège d’avoir connu une époque où danse et musique n’étaient pas dissociées. De grands artistes comme Salgan et tous les autres jouaient pour faire danser les gens, et cela semblait normal. J’ai beaucoup joué pour le bal dans ma jeunesse, dès l’âge de 13 ans. C’était une école d’exigence. Nous seulement il fallait bien jouer, mais aussi sourire pour donner aux gens envie de danser. J’ai également accompagné des chanteurs lorsque je suis allé vivre à Rosario. Je n’ai jamais senti que cela portait atteinte à ma dignité de musicien, et je ne vois aucune contradiction avec les autres aspects de ma carrière. Puis, la déferlante de la musique yeye, pop et rock, l’émergence en Argentine du « marché du jeune » ont sonné le glas des grands orchestres de tango et fait que la danse et la musique ont pris des chemins différents. Cependant, les orchestres de danse ont continué à travailler plus longtemps en province, où je me trouvais, qu’à Buenos Aires, ce qui m’a permis de travailler quelques années de plus pour le tango de bal.

L’art se construit dans la contrainte. Faire de la musique pour la danse, le ballet, travailler sur la relation entre son et mouvement, est quelque chose de magnifique. Stravinski, par exemple, a consacré beaucoup de sa production au ballet. J’ai un projet en ce sens avec un groupe de musiciens anglais qui m’ont passé commande d’une pièce pour la danse de scène.

Paris est-il aujourd’hui au centre d’une rénovation musicale du tango ?

C’est très bien que tant de jeunes musiciens prennent aujourd’hui le tango au sérieux. Il se passe actuellement quelque chose de très fort à Paris, qui est une scène privilégiée de la création en Europe. Dans la culture française, il existe un respect d’autrui, une pluralité qui permet aux artistes de s’exprimer librement. Cela permet aux musiciens de mener l’apprentissage d’une responsabilité individuelle face à la musique. Cette ascension de Paris comme capitale internationale du tango a commencé au début des années 1980, avec les Trottoirs de Buenos Aires et toute une myriade de musiciens talentueux : le Cuarteto Cedron, Osvaldo Caló. C’est à cette époque que j’ai formé mon trio avec Juan José Mosalini et Patrice Caratini.

Propos recueillis par Fabrice Hatem

 

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