Entre tango et musique électronique : interview de Edgardo Makaroff

Editeur : La Salida n°33, avril 2003

Auteurs : Fabrice Hatem et Francine Piget

Entre tango et musique électronique : Gotan Project
Interview de Edgardo Makaroff

salida33 gotan Guitariste et chanteur d’origine argentine, installé en France depuis 12 ans, Edgardo Makaroff a alterné au cours de sa carrière le rock et le tango. Il a fondé en 1999 le groupe Gotan Project, fusion de musique électronique et de tango, dont le dernier album s’est vendu à 500000 exemplaires, conquérant un nouveau public de jeunes amateurs de rock et de musique techno qui jusque là ne connaissaient pas la culture tango. Il nous reçoit chez lui, dans une étonnante maison de style néo-gothique au cœur du quartier latin.

Comment est né Gotan project ?

Gotan Project est né en 1999, sous un petit label indépendant. Il a trois fondateurs : moi- même, Philippe Cohen-Solal et Christophe Muller, qui sont tous les deux compositeurs et DJs. C’est moi qui ai amené le tango et l’idée de travailler sur celui-ci avec des moyens électroniques, en apportant tout mon bagage humain, culturel et artistique, en particulier les musiciens avec lesquels j’avais travaillé, comme les frères Florès, Gustavo Beytelman, et, plus récemment, Nestor Marconi..

Quel est son projet esthétique ?

Gotan Project est d’abord un projet de mariage entre deux cultures aux deux extrêmes du spectre musical, qu’il s’agisse des paroles ou de l’esthétique : le tango d’un côté et l’électronique de l’autre. L’une est une musique réaliste, vieille de 150 ans, l’autre est actuelle, en train de naître. Elle utilise l’ordinateur, qui bouleversé l’art, en offrant de nouvelles possibilités d’expression, avec une façon différente de créer la musique. On peut mélanger des « samples » numériques, les « remixer », pour recréer d’anciens morceaux. Nous venons par exemple de réaliser avec Nini Flores un « remix » sur un thème des années 1950, Whatever Lola Wants, avec la voix de Sarah Vaughan, et un autre sur Round Around Midnight de Chet Baker. Notre démarche est également liée au phénomène du « Djisme », même si les DJ « travaillent » avec des disques en Vinyl, car avoir quelque chose à toucher ouvre des possibilités que ne laisse pas le numérique.

Notre esthétique est fortement liée à l’art moderne. Cela se voit même dans les pochettes de nos disques, faites par un photographe qui a une vision contemporaine, proche de l’art abstrait. Nous, les musiciens, faisons la même chose, en nous basant sur les vieilles sonorités, les vieilles compositions, puis en destructurant le tango réaliste pour l’amener vers l’abstraction. Encore faut-il évidement que ce mélange soit réussi..

Comment est venu le succès ?

Gotan Project n’était pas un coup pensé commercialement, mais une expérimentation artistique. Notre premier « Vinyl » a été tiré à 500 exemplaires en 1999, le second (Triptico) a été réalisé en 2000, avec toujours un mélange de reprises et de compositions originales. A partir du troisième Vinyl, « Santa Maria del Buen Ayre », nous avons seulement enregistré des thèmes nouveaux. Notre dernier CD, vendu à 500000 exemplaires, en contient 10. Cela a été un succès brutal. Au moment ou nous avons commencé à composer les morceaux, nous avons déjà reçu une pré-commande de 50000 albums. La demande a été très forte au Portugal, en Angleterre, en Italie, où nous avons pu percer avec des maisons de production indépendante de taille petite ou moyenne. En France, le producteur (¡Ya basta !) s’est décidé à céder une licence à Barclay, filiale de la Universal, pour la France, la Suisse et la Belgique. Nous avons pu alors constater la puissance de ces grands producteurs pour l’accès aux médias.

Gotan project a d’abord intéressé les jeunes par son côté électronique. Ce n’est qu’ensuite qu’ils ont découvert le tango. D’autres ont parcouru le chemin inverse : ils aimaient le tango et ne savaient pas qu’ils pouvaient apprécier la musique électronique. Cependant, l’essentiel du succès ne vient pas de la danse tango mais de la mouvance électronique mondiale, lié au phénomène de globalisation et au développement de l’Internet.

Je vis cela avec beaucoup de joie. C’est un mariage de cultures qui a bien marché, car il y des choses qui arrivent au bon moment et touchent l’oreille des gens. Pour un artiste, le succès n’est pas toujours au rendez-vous, parfois il arrive sans qu’on s’y attende. Mais ce qui est important, c’est de faire connaître le tango à une nouvelle génération. C’est une culture si belle et si riche, une histoire énorme, un univers vaste et profond ! !

Que répondez-vous à ceux qui disent : « Gotan project, ce n’est pas du tango ? »

Nous nous attendions à une polémique sur ce thème. Mais finalement, elle n’a pas eu lieu, et l’acceptation a été générale. De toutes manières, nier l’identité tango de Gotan project n’est pas une critique en soi. L’essentiel, c’est de faire de la bonne musique. Le fondamentalisme est contraire à ma manière de penser et de vivre. Donc ce débat ne m’intéresse pas. Je suis un argentin de Buenos Aires, j’aime le tango. Je collectionne les enregistrements de Troilo, Goyenenche et Pugliese. J’ai construit ma carrière artistique autour de formes très traditionnelles de tango, sans utiliser aucun ordinateur. Je vais bientôt publier un CD, enregistré de manière entièrement acoustique un CD ou je chante des thèmes anciens, à côté de compositions nouvelles des Frères Florès et de Juan Carlos Caceres.

Mais je crois aussi que notre culture, pour se développer, doit évoluer, et non pas se contenter de réinterpréter des standards. Son avenir est dans la création, qui consiste à utiliser la musique pour dire des choses nouvelles. C’est évident dans le Rock où l’on ne peut imaginer des groupes qui n’interpréteraient pas leurs propres compositions. Or beaucoup d’artistes de tango se contentent de faire une recréation du répertoire classique avec plus ou moins d’apports personnels. C’est respectable, mais cela ne va pas faire revivre et avancer le tango. Si on continue éternellement à chanter de mille façons différentes la Ultima Curda – peut être la plus belle de toutes les chansons de tango – celui-ci deviendra finalement une chose figé, morte, dépassée. Or, il existe des interprètes, des compositeurs, des arrangeurs nouveaux qui font actuellement évoluer le tango.

Quel est le rôle de Paris dans l’évolution actuelle du tango ?

Il est important. Historiquement, Paris est la deuxième capitale du tango, où beaucoup d’artistes ont vécu et créé, et cela continue. Je vis moi-même à Paris depuis 12 ans et je m’inscris dans cette tradition. On peut rencontrer aujourd’hui à Paris des musiciens, des poètes, des cinéastes venus du monde. Il n’y aujourd’hui que quelques villes au monde, comme New York ou Londres, où peuvent se produire des mélanges d’une telle richesse. Lorsque j’ai cherché des bandonnéonistes en Europe pour Gotan Project, je me suis rendu compte que la plupart habitaient Paris, comme Olivier Manoury, Juan José Mosalini.. même si Mercadante est installé à Barcelone et Marcussi à Bruxelles. Et il existe aujourd’hui à Paris une collectivité d’artistes désireux de faire bouger les choses, qui se rencontrent, discutent et lancent des projets.

Quel a été votre parcours personnel ?

J’ai commencé par étudier la guitare avec Juan « Tata » Cedron, qui m’a appris à jouer la milonga Campera. Puis, avec son frère, qui faisait partie de la troupe de la comédie Hair, nous avons formé un groupe de Rock argentin. Ensuite, je suis revenu au tango avec le groupe Mano a Mano. J’étais en opposition avec le stéréotype du vieux tanguero fondamentaliste, figé dans le passé, avec sa moumoute sur la tête. Mais en même temps, il m’est impossible d’échapper à la beauté de la musique de tango traditionnelle. Quelle émotion j’ai pu ressentir, assis à une table, en écoutant chanter Goyenenche déjà âgé! ! ! Cela prouve que l’on peut avoir la pêche à n’importe quel âge en étant un grand artiste. J’ai également beaucoup de reconnaissance pour Horacio Molina, qui a repris les grands standards, et m’a fait découvrir le grand répertoire de la chanson de tango.

Quels sont vos projets actuels ?

Avec mon futur Label Mañana, consacré aux différents aspects de la musique argentine, je souhaite ouvrir un espace d’expression à des artistes innovants, comme Juan Carlos Caceres, Melingo, Gustavo Beytelmann, Gerardo di Giusto, les Frères Flores. J’envisage également une collection plus classique, avec par exemple une compilation du chanteur Horacio Molina.

Quel est votre rapport à la danse ?

Les tournées de Gotan Project m’ont permis de constater la vitalité du tango dansé partout en Europe. Dans nos concerts, les gens sont debout devant la scène, comme un concert Rock. Mais derrière, il y souvent des groupes de tangueros qui dansent où ils peuvent. Et après nos concerts, les associations de danseurs organisent souvent des milongas, comme ce fut le cas à Moscou, Saint Petersbourg, Varsovie, Istambul, Belgrade, Stockholm. Partout, j’ai pu constater la vitalité de ces associations.

Propos recueillis par Fabrice Hatem et Francine Piget

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