Une France toute neuve ? (Fév. 2005)

Editeur : Le nouvel économiste, 13 février 2005
Auteur : Fabrice Hatem

Une France toute neuve ?

nouvelecocom Le voyageur qui longe, partant de Lille, le canal de Roubaix, est saisi d’un sentiment d‘angoisse devant le spectacle d’une immense friche industrielle, longue de plusieurs kilomètres : à droite, d’anciens quartiers ouvriers, avec leurs maisons en brique rouge sombre, brûlées et à l’abandon. A gauche, un paysage sinistre d’usines en ruines, où une dernière entreprise – les bières Terken – agonise, tandis que les ouvriers jetés à la rue crient leur désespoir et leur révolte. Dépassant l’immense site des Lainières de Roubaix, désormais désert, vous entrez dans le deuil des usines textiles désaffectées qui se succèdent de Roubaix à Wattrelos.

Mais pendant qu’une France meurt, que l’ancien tissu industriel achève de se désagréger sous nos yeux, une nouvelle France, naît, souvent sur les mêmes lieux : celle des technopoles et World Trade Centers, rassemblant des activités à fort contenu en technologies ou en services à haute valeur ajoutée.

A Marseille, le programme d’intérêt national Euromed, mis en place depuis douze ans pour remédier au déclin du port autonome, a pour ambition d’accélérer la mutation de la ville en grande métropole de services à rayonnement international. Les principaux chantiers ? La transformation des anciens docks de la Joliette en un grande pôle d’activités tertiaires ; l’aménagement de l’ancienne façade portuaire – 3 kilomètres de littoral s’étendant du sud au nord entre le fort Saint-Jean et le quartier d’Arenx – en une grande zone d’activités culturelles et de loisirs ; au cœur de la ville, la rénovation des quartiers de Porte d’Aix et de la gare Saint-Charles ; enfin le développement, dans les locaux de l’ancienne manufacture des tabacs, à la Belle de Mai, d’un vaste pôle dédié aux industries des media.

A Chambéry, région touchée par le déclin des industries métallurgiques et chimiques traditionnelles, l’ancienne base militaire aérienne 725, en bordure du lac d’Annecy, accueille désormais le « Technolac » : un technopole dédié aux activité de recherche, d’enseignement, et d’innovation industrielle où sont déjà rassemblés 4000 étudiants, 2200 salariés et 500 chercheurs. Parmi ses principales spécialités : éco-industries, énergies renouvelables et matériaux nouveaux.

A la base de tous ces programmes de rénovation, une même ambition : remédier au déclin des industries traditionnelles par la spécialisation dans des activités à haute technologie ou le tertiaire supérieur, où ces territoires possèdent des atouts différenciants. Encore faut-il ne pas se tromper dans le diagnostic à partir duquel seront définies les priorités locales de développement. D’où, un peu partout en France, depuis l’Alsace jusqu’au Grand Lyon, un foisonnement de réflexions stratégiques, dont les travaux du groupe « Olivier » donnent un bon exemple : de septembre 2003 à juin 2004, une cinquantaine d’industriels, chercheurs et acteurs institutionnels d’Île-de-France, représentant 50 % des ressources en RD de la région, ont réfléchi aux moyens de mieux valoriser son potentiel technologique. L’idée centrale du rapport final : mutualiser et coordonner les ressources locales – considérables mais très éparpillées – autour de quelques grands programmes finalisés sur des applications concrètes dans trois domaines majeurs : mobilité, santé et sécurité. Une mobilisation locale qui trouve un écho, au niveau national, dans la politique des « pôles de compétitivité », visant à dynamiser l’industrie française par un renforcement des coopérations entre acteurs locaux sur des projets novateurs sur le plan technologique.

Des principes d’action séduisants, mais pour quelles chances de succès ? La focalisation sur le tout-technologique ne conduit-il pas à occulter l’existence de potentiels importants dans des activités moins innovantes, mais très créatrices d’emplois, comme le tourisme ? Comment assurer un minimum de coordination entre des initiatives locales nécessairement redondantes et concurrentes, puisque toujours focalisées sur un poignée d’activités (biotechs ou NTIC) au potentiel peut-être surestimé ? D’autant que la démarche n’est pas propre à notre pays. Citons, entre autres, le programme joint-venture.org visant à la redynamisation de la Silicon Valley ; Les réflexions récentes menées sur la stratégie de spécialisation du Grand Londres ; Les priorités technologiques et industrielles définies en commun par les acteurs de la région de Munich ; enfin, au Japon, la démarche MEXT, proche à de nombreux égards de nos « pôles de compétitivité ». Cette accumulation d’ambitions locales, sur des créneaux finalement assez étroits, ne risque-t-elle pas de déboucher sur un phénomène mondial d’engorgement, avec in fine une concentration des activités sur les quelques pôles d’excellence et beaucoup de désillusions pour tous les autres ?

Fabrice Hatem

 

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