Délocalisation : les centres de recherche aussi ? (janv. 2005)

Editeur : Le nouvel économiste, 15 janvier 2005

Auteur : Fabrice Hatem

Délocalisation : les centres de recherche aussi ?

nouvelecocom En décembre dernier, le constructeur néerlandais Philips a confirmé la création à Colombelles, près de Caen, d’un centre de recherche en microélectronique, avec 100 emplois à la clé. Un investissement plus que bienvenu dans un secteur où la concurrence par l’innovation est féroce. Et conquis de haute lutte face au site de Hambourg, en Allemagne..

Car, après les réseaux de distribution et les usines, voici que les entreprises multinationales internationalisent leurs activités de recherche-développement : un mouvement initié il y a une vingtaine d’années par les grandes firmes américaines, suivies quelques années plus tard par les européennes, et qui s’accélère aujourd’hui. Implantation de sites de recherche fondamentale près des meilleurs pôles de compétence scientifiques, de centres de développement à proximité des marchés finals : les grandes firmes de l’électronique, de la pharmacie ou de l’automobile sont en train de tisser des réseaux planétaires, coordonnés et hiérarchisés, de production de savoir et de maîtrise technologique. Et mettent désormais en concurrence les territoires pour l’accueil de leur activités de RD, comme elles le font depuis longtemps pour les usines.

Le marché concerné, quoique modeste en termes d’emploi, est crucial pour les dynamiques de développement local. Environ 15000 emplois de RD ont été créés chaque année en Europe par les firmes multinationales depuis 1998. C’est peu par rapport aux emplois manufacturiers – près de 10 fois plus – mais c’est vital pour des pays développés qui ont absolument besoin de défendre leur suprématie dans les activités de haute technologie pour faire face aux conséquences des délocalisations dans l’industrie traditionnelle.

Or, la position française dans ce domaine, sans être catastrophique, n’est pas exceptionnelle, et beaucoup pensent qu’elle est en train de se dégrader. Entre 1998 et 2002, notre pays a attiré environ 10 % des emplois de RD créés en Europe : une performance plus que correcte, mais qui ne nous positionne tout de même pas en « poids lourd » technologique, malgré quelques gros succès comme l’implantation du centre de RD de Motorola à Crolles près de Grenoble en 2002. Et surtout, une performance menacée : le récent rapport de Fredérique Sachwald pour le programme de prospective « Futuris » évoque même un déclin de l’attractivité française en matière de recherche. Les causes incriminées ? Des pôles d’excellence scientifique moins visible à l’international que ceux de nos voisins d’Europe du Nord et bien sur des Etats-Unis ; une coopération déficiente entre la recherche publique et privée ; des coûts de fonctionnement médiocrement attractifs. Autant de handicaps pour d’accueil des grands centres de recherche fondamentaux, les plus « stratégiques » en matière de maîtrise de l’innovation.

D’autant que la concurrence s’intensifie. Du côté des pays développés, on assiste à un mouvement de concentration des activités de recherche fondamentale autour de puissants « pôles d’excellence », comme la région de Munich pour les biotechnologies ou d’Oxford pour les technologies de l’information. Du côté des pays émergents, les centres de développement et d’adaptation des produits se multiplient. Mais on voit aussi, fait nouveau, s’implanter quelques sites de RD fondamentale, attirés par l’excellence et le faible coût des chercheurs locaux. Résultat : une augmentation rapide du nombre de chercheurs employés par le secteur privé. C’est ainsi qu’au cours des 2 dernières années, les pays de l’est ont attiré plus du quart des emplois de RD créés par les multinationales en Europe, contre pratiquement rien 5 ans plus tôt. Sans parler de l’Irlande et de la Finlande, passées en quelques dizaines années du rang d’économie semi-développé à celui de pôles technologiques majeurs, respectivement en biotechs et en télecoms.

Une nouvelle forme de délocalisation ? Non, répond la DREE, selon laquelle les créations de sites de RD à l’étranger par les entreprises françaises ne se sont pas accompagnées de fermetures de sites dans notre pays. Mais sans que soit entièrement dissipée la crainte d’une marginalisation de la RD française et européenne au niveau mondial. Une crainte semble-t-il partagée, sous des formes diverses, par beaucoup d’autres observateurs, dont chacun propose ses solutions : lancement de grands programmes structurants, bénéficiant d’un fort soutien public, selon le récent « Livre Bleu » de la filière électronique et numérique ; renforcement des pôles d’excellence français à travers notamment une concentration des moyens et une meilleure coopération public-privé selon Frédérique Sachwald. Mais si l’urgence de l’action ne fait pas de doute, quelle piste privilégier entre des propositions très diverses et parfois contradictoires ?

Fabrice Hatem

 

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